La royauté mérovingienne

Pharamond élevé sur le pavois, par Pierre Revoil (1845)


LA ROYAUTÉ MÉROVINGIENNE

On considère Clovis (466-511), fils de Childéric Ier (440-481), comme le véritable fondateur de la dynastie mérovingienne, laquelle finira avec Childéric III (714-755), déposé en 751 par Pépin le Bref, premier souverain carolingien. Entre temps, quelques trois siècles d’une histoire marquée par la montée en puissance puis par le déclin de l’autorité royale. Notre article comprendra donc deux volets, le premier consacré aux caractères de la royauté mérovingienne, le second aux évolutions qu’elle rencontra.

Les caractères de la royauté mérovingienne

De par son alliance avec l’Église, la royauté mérovingienne est d’abord une royauté de droit divin. C’est Clovis, avec son baptême (498), qui jette les bases d’une nouvelle légitimité à même de retrouver l’unité perdue avec la déliquescence de l’autorité romaine – toujours, depuis la chute de l’Empire romain, l’Europe resta hantée par le souvenir et le rêve impérial. « L’Église offre au souverain un appareillage conceptuel lui permettant de justifier son pouvoir aux yeux de ses sujets »1. Alors le roi devient « le lieutenant de hDieu sur la terre » – c’est-à-dire le garant de l’ordre politique et social2 – la royauté se fait providentielle, et la personne du roi intouchable. À l’instar de l’empereur romain dont il se veut le successeur, la personne du roi constitue le fondement de l’équilibre social – souvenons-nous que les Francs sont au départ plus un rassemblement, une confédération de tribus diverses et variées qu’un seul et même peuple !

Ce qu’il nous faut par ailleurs relever dans tout cela est que le roi mérovingien possède non-seulement une légitimité de fait (il doit notamment faire preuve de ses capacités guerrières, la vocation du royaume étant largement militaire3), mais aussi de droit puisque cette mission d’assurer la permanence de l’ordre dans le monde tumultueux des choses humaines n’est pas attribuée par l’Église à un personnage unique mais à une famille, celle des mérovingiens ; d’où une légitimité dynastique représentant un important facteur de stabilité (et une innovation vis-à-vis du monde romain) puisque la contestation du pouvoir ne pourra plus se faire que par l’action, mais devra également passer par les idées4.

La contrepartie consista en un véritable poids de l’Église sur l’autorité royale. Si elle fournissait au roi mérovingien les moyens d’affermir son autorité et d’unifier son royaume, cet apport n’était pas gratuit, l’institution donnant au roi des obligations envers elle, et des droits à son encontre. Les évêques, dont le rôle n’ira que grandissant, affirment leur droit de conseiller les rois5, lesquels se doivent par ailleurs d’assurer la protection de la personne et des biens des clercs6 : témoin le fameux épisode du vase de Soissons, qui témoigne bien de l’importance donnée par les souverains mérovingiens aux vœux de l’Église. Le roi doit encore s’assurer que l’ordre règne dans l’Église (ce sera le rôle des conciles7), et faire respecter les canons sur le plan civil8.

Il va sans dire que l’Église s’assure ainsi un certain contrôle du temporel, la séparation posée entre le spirituel et le temporel restant donc loin d’être étanche. « Clovis rendit les évêques tout puissants […] il fut le roi des évêques »9 écrit Jacques Ellul, pour qui l’Église devient alors véritablement un « organe de l’État »10. Le roi intervient dans les domaines administratifs de l’Église, et les évêques prennent part au gouvernement, surveillent les comtes dans les provinces11, s’occupent de l’assistance, de l’instruction12. Ainsi la doctrine chrétienne trouve-t-elle un canal de pénétration du monde temporel, d’autant plus que le pape Grégoire le Grand13, à la fin du VIe siècle, affirme que les rois, outre veiller sur l’Église, doivent subordonner leur politique à sa morale14. Il ne faut bien sûr pas comprendre les choses de manière trop stricte : le roi reste le roi, et la plupart des déviations sont tolérées ; toutefois, il reste vrai que dépassé une certaine limite les évêques « s’érigent en contre-pouvoir »15, tels Charibert Ier excommunié en 568, ou Théodebert Ier faisant pénitence dans les années 540.

Il apparaît donc que l’autorité du roi mérovingien oscille entre ses prétentions « absolutistes » et le poids de l’Église. Nous restons dans le cadre de la continuité entre les mondes romain et franc : l’évêque de Milan Ambroise n’avait-il pas obligé l’empereur Théodose à faire pénitence suite au massacre de Thessalonique ?

Mais il est un point sur lequel les deux mondes se différencient radicalement : il y a chez les mérovingiens disparition du concept d’État16, appréhendé comme la continuité de l’autorité politique indépendamment de l’apparition ou de la disparition de ceux qui l’exercent. Or les dispositions prises par un souverain mérovingien ne valent que pour la durée de sa vie17, et, à sa mort, son successeur doit reconquérir tous les grands qui avaient prêté serment à son prédécesseur. D’où se dégagent deux caractères propres de la royauté mérovingienne :

Il s’agit d’une royauté patronale (le roi est senior). Il y avait chez les Francs ce qu’on appelle le leudesamio, qui est un serment de fidélité des grands – ici appelés leudes – envers le roi. Ce dernier est donc avant tout le chef d’un groupe de proches, de fidèles, qui prêteront à leur tour serment avec d’autres personnes, d’origine sociale plus basse18. Entre le roi et son peuple,bien grande est donc la distance, et le lien lâche ! On a là les prémices et les origines de l’organisation socio-politique de l’époque féodale.

Il s’agit encore d’une royauté patrimoniale (le roi est dominus). Le royaume constitue la propriété personnelle du roi, y compris les droits d’État, c’est-à-dire droits de juridiction, d’impôt, de commandement …19 Le roi dispose de tout cela à sa guise, et c’est ainsi que les derniers mérovingiens purent se ruiner et démembrer la puissance publique – nous y reviendrons.

Les règles de transmission de la couronne sont prévues dans la loi salique, qui ne renvoie alors pas aux seule règles de successions (ça c’est la loi salique du bas Moyen Âge, fragment retravaillé de la loi salique originaire), mais à un code de lois construit pour les Francs saliens (d’où son nom). Il y est prévu que le partage de la couronne et des terres se fera à égalité entre les fils20. Pas de droit d’ainesse, d’où, très logiquement, et malgré le frein que représentaient les fréquentes guerres de succession, un problème de morcellement du royaume – plusieurs royaumes francs coexistaient simultanément, et tous leurs rois étaient Rex Francorum … – tout à fait nuisible à l’affirmation de l’autorité royale.

Mentionnons enfin que le roi, théoriquement, dispose de deux pouvoirs : le mundium, en vertu duquel, se devant justicier et protecteur de son peuple, il peut « affirmer sa garde sur certaines personnes ou certains lieux »21 ; le ban, en vertu duquel le roi peut donner les ordres qu’il souhaite, intervenir administrativement, militairement, législativement, etc, et ceci a priori sans limite22.

« A priori », car dans la pratique l’autorité du roi mérovingien ne fut que rarement aussi absolu que le laisse entendre cet exposé théorique …

Grandeur et décadence de la royauté mérovingienne

La dynastie mérovingienne se termine avec ceux que l’histoire a retenu sous le nom de « rois fainéants », ainsi nommés parce qu’ils n’auraient eu de roi que le titre … On doit cette appellation à Eginhard, biographe de Charlemagne, qui écrit dans sa Vie de Charlemagne :

« Les trésors et les forces du royaume étaient passées aux mains des […] maires du palais, à qui appartenait réellement le pouvoir. Le prince était réduit à se contenter de porter le nom de roi, d’avoir les cheveux flottants et la barbe longue23, de s’asseoir sur le trône, et de représenter l’image du monarque »24.

Le maire du palais (major domus) est l’intendant de la maison du roi, le deuxième homme du royaume. Chef de l’administration, il exerce une partie du pouvoir royal pendant la minorité du souverain25. Or, à partir du VIIe siècle, ce personnage va prendre de plus en plus d’importance, de plus en plus de pouvoir, jusqu’à en arriver au point où, en 751, un maire du palais, Pépin le Bref, va, avec l’accord du pape, déposer Childéric III, le dernier des rois mérovingiens.

Comment en sommes-nous arrivés là ? D’abord, de Clovis à Dagobert, il y a construction et consolidation de l’autorité royale. Le règne de Dagobert (629-639) représente l’apogée du monde mérovingien et correspond à ce qu’on a appelé la « seconde fondation du Royaume », qui « permet d’imposer la représentation d’un peuple ordonné autour d’une lignée royale fondant sa puissance surnaturelle dans le sacré chrétien, avec projection dans le passé et manipulation des origines royales »26. Bref, sous Dagobert personne ne doute de l’origine divine du pouvoir royal, et de l’impossibilité de le remettre en cause – c’est d’ailleurs sous son règne qu’est établie la première généalogie royale27.

Mais passé ce point culminant, sous les coups conjoints des grands et du maire du palais, la chute commença, et l’on pu arriver aux rois fainéants. Deux facteurs sont à l’origine de ce mouvement.

Le premier réside dans le principe dynastique lui-même. À partir du VIIe siècle, sont mis sur le trône de plus en plus de rois mineurs. Il faut savoir qu’une des principales fonctions du monarque mérovingien est militaire : il a une vocation guerrière ; or il est naturel qu’il ne saurait l’assumer durant sa minorité, pas plus que la régente, sa mère, qui doit alors conjuguer avec les Grands, dont le soutien est nécessaire et qui cherchent à profiter de la situation. Du fait de la prolifération de rois mineurs, le principe dynastique conduit in fine à un renforcement de l’aristocratie28. De même le maire du palais, face à un roi mineur et à une régente, a tout le loisir d’étendre son emprise sur l’administration du royaume.

Le caractère patronal de la monarchie ensuite est une cause directe de la perte de l’autorité royale puisque, à mesure que les leudes s’attachaient le peuple, le roi, lui, s’en éloignait, pour n’être finalement plus qu’une figure, une « image » comme écrit Eginhard : on ne le vit plus comme la source d’où jaillissait l’autorité politique.29 Là aussi, la porte fut ouverte aux Grands et au maire du palais pour affirmer leur pouvoir, le caractère patrimonial de la royauté mérovingienne ne faisant qu’aggraver les choses puisque le souverain avait tendance à se séparer de nombre de ses propriétés, droits comme terres30.

Par ailleurs, au niveau extérieur le monde mérovingien est à partir du VIIIe siècle en proie à une série d’invasions : frisons, saxons, arabes … Tous ces ennemis furent vaincus31, cependant par un personnage qui n’était pas roi mais maire du palais : Charles Martel. L’essence de la royauté mérovingienne étant guerrière, il semble que l’on ait là le coup final porté à l’autorité des rois mérovingiens. Martel ne peut se résoudre à déposer le roi. Son fils, cependant, Pépin le Bref, franchit le Rubycon : avec l’autorisation du pape, il dépose en 751 Childéric III, et se fait proclamer roi à Soissons par une assemblée de Grands32.

Le monde mérovingien s’écroule avec ce dernier roi qui finira sa vie dans un monastère, pendant que Pépin, lui, fonde la dynastie des Carolingiens.

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Le dernier des mérovingiens, Childéric III, par Évariste-Vital Luminais (1883)


Références

1COUMERT (Magali) et DUMÉZIL (Bruno), Op. cit., p. 117.

2« C’est surtout la conversion au christianisme, religion monothéiste, qui a permis au roi de supplanter les reges subalternes en s’identifiant à un dieu unique et indivisible, supérieur à tous les autres dieux. Le christianisme, dans sa version impériale, a donc conféré à Clovis et à ses descendants une nouvelle sacralité, en particulier dans la mission religieuse de gouverner l’Église et d’assurer l’ordre dans le royaume, mais aussi avec l’assimilation du principe vital qu’est la loi ». LE JAN (Régine), « La sacralité de la royauté mérovingienne », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/6 (58e année), p. 1226

3LE JAN (Régine), Op. cit., p. 40.

4Régine le Jan précise que cette légitimité dynastique n’est pas encore totale (ce qui restera le cas pour à peu près tout le monde médiéval) puisqu’elle doit composer avec des éléments de fait et qu’elle ne s’est imposée que progressivement (LE JAN (Régine), « La sacralité de la royauté mérovingienne », Op. cit., p. 1230).

5COUMERT et DUMÉZIL, Op. cit.,, p. 118.

6Ibid., p. 119.

7Un concile est une réunion de tous les évêques par le roi, ou avec son autorisation.

8Ibid.

9ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 49

10Ibid., p. 50.

11Ibid.

12Ibid., p. 53.

13Grégoire Ier, dit Grégoire le Grand, fut pape de 590 à 604.

14ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 51.

15COUMERT et DUMÉZIL, Op. cit., p. 120.

16Il existe un débat sur cette question de la disparition de l’État chez les mérovingiens. Pour certains, tel Jacques Ellul (et c’est la vision la plus traditionnelle et majortiaire), elle est complète, entrainant disparition de l’intérêt public et de la notion de pouvoir public (cf. Op. cit., p. 58). Pour d’autres, tel Bruno Dumézil, des éléments étatiques persistent, telle la notion de fisc, une liste des « terres publiques » étant tenue par les rois mérovingiens (DUMÉZIL (Bruno), « Le bon temps des rois mérovingiens », L’Histoire, n°358, pp. 44-45). Le même Bruno Dumézil montre par ailleurs que la civilisation mérovingienne n’est pas absente de « réflexions sur le sens de l’État », et, mieux encore, sur le sens du « bien commun » (DUMÉZIL (Bruno), « Écrire pour le bien de tous : définition et éloge du bien commun dans les correspondances de l’époque mérovingienne », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, 2010/2 (n°32), p. 231).

17ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 58.

18Ibid.

19Ibid., p. 59.

20Ainsi quand Clovis décède en 511 son royaume est-il partagé entre ses quatre fils : Thierry, qui obtient l’Austrasie ; Clodomir, à qui revient le royaume d’Orléans ; Childebert, héritant du royaume de Paris ; Clotaire enfin, qui reçoit la Neustrie. Ce n’est qu’en 1108 que sera proclamé le droit d’ainesse.

21ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 60.

22Ibid.

23Un des signes de la royauté chez les mérovingiens était la longue chevelure. Il fallait, pour être roi, porter les cheveux longs.

24Eginhard, Vie de Charlemagne

25ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 61.

26LE JAN (Régine), Les Mérovingiens, Op. cit., p. 33.

27Ibid., p. 32.

28Ibid., pp. 33-34.

29ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 77.

30Ibid., p. 59.

31Quand Charles Martel défait les Arabes à Poitiers en 732.

32ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 77.


SOURCES

COUMERT (Magali) et DUMÉZIL (Bruno), Les royaumes barbares en Occident, Paris, PUF, « Que Sais-Je », 1re éd., 2010

DUMÉZIL (Bruno), « Le bon temps des rois mérovingiens », L’Histoire, n°358.

DUMÉZIL (Bruno), « Écrire pour le bien de tous : définition et éloge du bien commun dans les correspondances de l’époque mérovingienne », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, 2010/2 (n°32), pp. 231-243.

ELLUL (Jacques), Histoire des institutions. Le Moyen Âge, Paris, PUF, « Quadrige », 2013 (1956)

LE JAN (Régine), « La sacralité de la royauté mérovingienne », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/6 (58e année), pp. 1217-1241.

LE JAN (Régine), Les Mérovingiens, Paris, PUF, « Que Sais-Je », 2015

Grégoire de Tours, Histoire des francs

Auteur : Jean Mambré

Co-directeur d'Historius.fr Doctorant en histoire du droit, je travaille sur les interprétations du déclin et de la chute de la République romaine dans la pensée politique moderne (XVIe-XVIIIe) Périodes historiques : Antiquité grecque et romaine, Époque moderne, Révolution française, XIXe siècle.

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