Cycle d’Histoire d’Outre-Mer – Etude de l’oeuvre d’Albert Sarraut : Grandeurs et Servitudes Coloniales (part.1/6)

Etude de l’oeuvre d’Albert Sarraut : Grandeurs et Servitudes Coloniales (part.1/6)

« Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie.[1] »

C’est dans une France affaiblie de l’entre-deux-guerres que de grandes figures politiques tentèrent de revitaliser l’influence de l’Empire colonial français, alors en manque de légitimité aux yeux de l’opinion publique, de plus en plus contesté, aussi bien d’un point de vue interne avec notamment la création du Parti Communiste Français en 1920, dirigé depuis Moscou, mais aussi et surtout à l’international, où le pays faisait face aux velléités de puissances montantes telles que les Etats-Unis et l’Union Soviétique, à l’égard des grandes nations européennes possédant de vastes empires, occasionnant parfois de nombreuses révoltes au sein de ces territoires colonisés.

Car s’il est bien un domaine dans lequel la France s’est profondément démarquée dans l’Histoire, c’est au travers de son Empire colonial qui, à l’aube du second conflit mondial, se révélait être le deuxième de la planète en terme de superficie : avec ses 12 898 000 km et ses 100.000 millions d’habitants en 1936, il comprenait quasiment toute la partie de l’Afrique occidentale et équatoriale, s’étendant, du nord au sud, de l’Algérie au Cameroun, en passant par Madagascar, jusqu’à la lointaine Polynésie française.

Le continent Asiatique n’était quant à lui pas en reste, loin de là, constituant même la pièce maîtresse de l’immense complexe colonial français. Ainsi, quelques comptoirs indiens tels que Pondichéry, Chandernagor, ou encore Karikal, mais aussi et surtout la perle de l’Empire : l’Indochine, assuraient à la France une présence asiatique continue, lui offrant ainsi de nombreux débouchés vers les vastes marchés d’Asie – et notamment chinois – avec ses quelques 500 millions de consommateurs, assurant alors au pays de nombreuses opportunités économiques, auxquelles peu de puissance occidentales pouvaient prétendre. Et si l’émergence de l’Empire colonial français est loin d’être le fruit du hasard, elle est au contraire le résultat d’un long cheminement, qui entretiendra au fil des siècles, sa grandeur, mais aussi sa servitude.

Les premières aventures coloniales françaises commencèrent véritablement au XVIème siècle, avec la découverte du Canada par l’explorateur Jacques Cartier, envoyé par François Ier vers les terres du Nouveau Monde pour y asseoir la souveraineté du Royaume. Mais en raison de l’éloignement de ces territoires et faute de ressources présente, un désintérêt croissant des monarques finira d’emporter l’entreprise coloniale, qui s’avérait de surcroît être extrêmement onéreuse. Quant aux éphémères possessions du Brésil et de Floride, elles n’y changeront rien ; la première expérience coloniale française s’essoufflera inexorablement.

Il faudra donc attendre le siècle suivant, pour que le dessein d’un Empire d’Outre-mer ressurgisse de manière impérieuse, grâce notamment au développement d’une nouvelle doctrine économique – le mercantilisme – qui prônait le dégagement de bénéfices commerciaux par une colonie d’exploitation, afin que cette dernière ne commerce que de manière exclusive avec la métropole. Initiée sous le règne de Louis XIII et pleinement mise en application par Colbert, cette nouvelle conception coloniale fera apparaître un lien étroit entre la puissance du pays et l’étendue de son domaine d’Outre-mer. Ainsi, le premier Empire colonial va progressivement émerger – bien qu’il ne soit souvent que l’œuvre d’initiatives privées, avalisées postérieurement par le pouvoir monarchique – et ne cessera de s’étendre, au point de venir sérieusement concurrencer les autres puissances européennes.

De l’Amérique du Nord aux Antilles, en passant par les comptoirs de l’Afrique de l’Ouest et des vastes possessions indiennes de Joseph-François Dupleix, la domination française à travers le monde était alors à son apogée, profitant pleinement du commerce de la traite négrière, qui fondait en grande partie sa prospérité. Mais l’Empire se heurta rapidement une nouvelle fois à la puissance montante de l’époque – l’Angleterre – qui, avec le Traité de Paris de 1763, vint stopper l’expansion française, après la défaite du pays lors de la guerre de 7 ans. La vente de la Louisiane en 1803 et la chute de l’Empereur Napoléon Ier, finiront de mettre un terme définitif au premier chapitre colonial français.

Suite au Congrès de Vienne de 1815, les régimes successifs ne cesseront d’entreprendre le redressement d’une France affaiblie, amputée de son prestige d’antan. Et, comme par le passé, la reconstruction d’un Empire colonial s’avèrera être le préalable obligatoire pour faire revenir le pays dans le concert des grandes nations.

C’est ainsi qu’en 1830, un corps expéditionnaire est envoyé à Alger, pour une invasion qui s’achèvera une vingtaine d’années plus tard. Dès lors, la porte de l’Afrique sera grande ouverte. Avec la fondation des établissements de la Côte d’Or et du Gabon en 1862, les Français conforteront leur emprise sur le continent et la prise du Sénégal quelques années plus tard servira de tête de pont, vers une pénétration de l’Afrique toujours plus vers l’intérieur des terres. Les premiers contacts seront aussi établis à cette époque sur ce qui deviendra la future Indochine, avec l’invasion de la Cochinchine et l’établissement d’un protectorat sur le Cambodge. Les premiers jalons du futur Empire auront donc été posés en réaction aux épreuves d’incertitudes traversées par le pays. Comme un besoin d’entreprendre des conquêtes lointaines, loin du tumulte européen.

Ainsi le Second Empire colonial ne deviendra réalité qu’après une nouvelle défaite sur le continent : la défaite de Sedan de 1870. Cette dernière fera apparaître une nouvelle fois, suite notamment aux amputations territoriales, la nécessité de développer un domaine colonial ambitieux. Et le krach boursier de Vienne, en 1873, ne fera qu’accélérer ce phénomène, obligeant les dirigeants à se recentrer davantage sur leur quête aux colonies.

Ce nouveau sursaut imposera aux dirigeants de rationaliser le nouvel Empire, afin de le pérenniser et d’en faire un élément naturel et inséparable à l’existence du pays.

C’est à cet effet que la gestion des colonies sera progressivement retirée à la Marine – qui en avait la responsabilité jusqu’alors – pour aboutir à la création d’un Ministère des colonies à part entière, en 1894.

Parmi ceux ayant occupé ce poste, Albert Sarraut, fut sans nul doute l’un des plus ardent défenseur du fait colonial français. En effet, il aura été l’un des pionniers de ce nouvel élan impérialiste, en s’efforçant de justifier les interventions extérieures, par des causes plus profondes et humanistes que celles qui avaient animé les campagnes coloniales d’auparavant. Les premières fonctions qu’il aura occupées en tant que Gouverneur d’Indochine de 1911 à 1914 et de 1917 à 1919, puis celles de Ministre des colonies de 1920 à 1924, lui auront permis de développer une réflexion personnelle en la matière. Et ses nombreuses interventions, au contact des territoires d’Outre-mer et des populations indigènes, contribuèrent à donner une force importante à ses discours auprès de ses contemporains, en considération de sa stature d’administrateur colonial aguerri que l’expérience du terrain lui avait façonné. Il rédigea ainsi sa première œuvre militante en 1922 : « Mise en Valeur des Colonies Françaises » où il se fera le défenseur d’un certain altruisme colonial, selon lequel la contrepartie économique au bénéfice du colonisateur se doit d’être accompagnée de développements d’infrastructures, ou encore d’actions sanitaires et sociales, en faveur des peuples colonisés. Tel doit être le but de la politique indigène, selon l’auteur, devant garantir alors « la conservation de la race.[2] » Mais le pays ne s’y emploiera que de manière limitée, à l’aide notamment de prêts garantis par la métropole, restant cependant toujours à la charge des colonies.

Albert Sarraut, au travers de ce premier livre, employait un langage incisif quant aux instructions qu’il entendait que l’Empire suive pour le redressement et l’expansion de ce dernier. En totale opposition avec sa seconde œuvre : « Grandeurs et servitudes coloniales » parue en 1931, où un ton beaucoup plus mesuré que dans les années 1920 laissait entrevoir un auteur inquiet et préoccupé sur un avenir colonial incertain pour le pays, et ce, à juste titre. Car entre temps, la Grande Dépression de 1929 vint fragiliser la lente reconstruction qu’avait entrepris la Nation, au terme d’un premier conflit mondial particulièrement meurtrier pour la France. Et même si le pays résista assez bien aux premiers chocs infligés par cette crise, le contrecoup de 1931 n’en sera que plus terrible. C’est pourquoi les dirigeants décidèrent, encore une fois, de se recentrer sur leur domaine d’Outre-mer, en imposant un commerce quasiment exclusif avec ce dernier. L’Exposition coloniale de Paris en 1931 symbolisera d’ailleurs à elle seule l’ampleur de ce repli sur l’Empire orchestré par la France.

C’est dans ce contexte général troublé que la parution de « Grandeurs et Servitude Coloniales » nous délivre un message porteur de tous les éléments essentiels de la pensée coloniale qui jalonnera le 20ème siècle. Il offre ainsi à ses lecteurs un exemple cohérent d’interrogations qui se poseront jusqu’à la période de la décolonisation, en parvenant à exposer clairement les considérations de l’époque, sur l’utilité de l’action coloniale, se positionnant alors clairement en faveur du maintien de la domination européenne sur leurs Empires. Car l’étude d’Albert Sarraut ne se borne pas aux seules limites des possessions françaises, il élève au contraire sa réflexion et l’inscrit dans un mouvement planétaire pour mieux en cerner les angoisses latentes et universelles, cristallisant de cette manière les principaux défis que les grandes puissances coloniales devront relever au cours des prochaines décennies.

La problématique de ce rapport de recherche est donc la suivante : Comment Albert Sarraut, au travers de son livre « Grandeurs et Servitudes Coloniales » et de ses nombreuses interventions gouvernementales, parvient-il à caractériser les notions paradoxales que sont celles des bienfaits de l’œuvre coloniale, qui constitueront par la suite les contraintes du colonisateur ?

Le double défi qui s’impose à Albert Sarraut en cette période charnière d’avant-guerre, et donc avant tout de légitimer, pour ainsi pérenniser, l’action coloniale française, et plus largement européenne, pour, de cette manière, cristalliser les bienfaits de cette entreprise au travers du prisme de la nécessité de l’établissement de ces Empires. (Partie I)                                                                                                                                Mais cependant la réflexion de l’auteur ne s’arrêtera pas au simple bilan réalisé par les Empires coloniaux. Après en avoir démontré ses causes profondes et ses vertus, il évoquera les périls auquel s’exposent ces derniers, du fait d’un non renouvellement de leur doctrine coloniale, devant sans cesse être remise en cause. (Partie II)


 Références

[1] Léon Blum, le 9 juillet 1925, à la Chambre des députés.

[2] La Mise en valeur des colonies françaises, Payot, Paris, 1923, p.36.

Auteur : Benjamin KAROUBY

Etudiant en Master II - Histoire des Institutions et des Idées politiques.

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