Cycle d’Histoire du Droit de l’Outre-Mer – Etude de l’oeuvre d’Albert Sarraut : Grandeurs et Servitudes Coloniales (part.2/6)

CHAPITRE I – UNE NÉCESSITE INTIMEMENT LIÉE A
LA SURVIE DE L’EUROPE

L’épopée coloniale du Vieux Continent s’est inscrite au milieu d’un processus de domination à échelle mondiale, auxquelles les plus grandes civilisations de la planète participèrent, en vue d’établir leur hégémonie sur le reste du monde.

C’est ainsi que débutèrent ces premières entreprises ultramarines, devenues impératives, en raison des conditions climatiques de l’Europe, dont la pauvreté naturelle des terres rendit urgente la conquête de vastes étendues nourricières, mais aussi en réaction aux nombreuses vagues de colonisation hostiles, qui allèrent jusqu’à menacer directement la souveraineté même du Continent. (Section I)

Une fois constituées, les colonies contribuèrent à l’expansion économique de leurs acteurs, grâce au développement du capitalisme en Outre-Mer, pour l’exploitation des nombreuses richesses qui foisonnaient sur ces terres. Cet essor industriel augmentait de manière exponentielle, et imposa la recherche de toujours plus de conquêtes commerciales, qui s’avérait être le seul salut, pour une population mondiale en constante augmentation. Les Colonies constituaient à ce titre le cœur d’une domination européenne impérialiste, qui se fondait sur des critères purement économiques et capitalistes. (Section II)

Section I : Une réalité géographique et historique

Albert Sarraut se posa ici comme le défenseur d’une Europe qui subissait les assauts irrésistibles d’un déterminisme à l’œuvre. Contrainte malgré elle, pour assurer sa survie, à un sursaut impérialiste, de par sa géographie (§1) et les menaces extérieures qui menaçaient son territoire (§2).

Paragraphe 1 : Les raisons géographiques

 « La politique des États est dans leur géographie. [1] » Tel que le constatait Napoléon Bonaparte, la réalité géographique d’un pays détermine une large part de ses intérêts, que sa raison lui imposera de satisfaire. Et si le Continent européen ne déroge pas à cette règle, il devra au contraire s’y plier, en raison de la pauvreté de ses terres (A) et de l’appel des routes de la mer (B).

A-    Une pauvreté naturelle des sols européens

Déjà en leur temps, les Romains, incapables d’assurer leur autonomie alimentaire par une agriculture vivrière suffisante, durent se résoudre à traverser la Méditerranée pour coloniser des terres plus fertiles, notamment en Afrique, après la victoire contre Carthage lors des guerres puniques, pour ainsi étendre leurs possessions avec l’agrandissement de leur territoire, jusqu’à l’Égypte, afin d’assurer la subsistance d’une population toujours plus nombreuse. Si bien que ces colonies représentèrent rapidement plus des trois quarts des produits de premières nécessité, importés pour assurer la survie même de Rome[2].

C’est au travers de cet exemple originaire de la Civilisation Occidentale que l’auteur, par analogie, justifiera la position européenne, alors en proie à des difficultés semblables : « Elle n’a ni la richesse solaire, ni la fécondité formidable des terres tropicales ou équatoriales. Elle n’a pas comme eux, dans son sous-sol, l’abondance des matières précieuses, des métaux d’or et d’argent.[3] »

Et ce malgré une attention toute particulière, portée par les agriculteurs continentaux, pour l’exploitation de leurs terres. Mais toutefois, cette production vivrière se sera heurtée de manière générale à un plafonnement équivalent aux rendements du XIIIème siècle, durant près d’un demi millénaire. La colonisation, et l’exploitation de terres fertiles d’Outre-Mer, aura permis aux produits de l’agriculture européenne de bondir de près de 40%, pendant la grande période de colonisation, du XVIIème au XXème siècle[4].

Cette production agricole médiocre poussa naturellement les pays du Vieux Continent à aller rechercher d’eux-mêmes des terres plus riches. Car, c’est un fait, les disettes sévissaient sans discontinuer sur le Continent. Le rythme de l’apparition de ces crises alimentaires s’accéléra d’une manière effrénée à partir du XIIIème siècle, dont l’impact démographique se fit ressentir de manière toujours plus grave, avec une logique malthusienne implacable, selon laquelle les pays s’exposaient d’autant plus à ces pénuries, à mesure que leurs populations augmentaient, tandis que les capacités de production alimentaires, quant à elles, plafonnaient irrémédiablement. Et le plus souvent, ces crises alimentaires laissèrent la place à des crises sanitaires plus importantes encore comme la peste, qui la plupart du temps, finissait d’achever des populations déjà exsangues :

Sans être donc un phénomène nouveau, les famines deviennent après 1270 plus graves et plus fréquentes, particulièrement nombreuses et intenses durant les trois quarts de siècle suivants, elles persistent dans la seconde moitié du XIVème en dépit de l’hécatombe provoquée par la peste de 1348.[5]

Ce ne sera réellement qu’avec l’apparition des Grands Greniers à blé du monde, tels que le Canada ou encore les États-Unis, que la faim recula durablement en Europe, en profitant pleinement des vastes étendues offertes par les conquêtes coloniales, amorcées lors des siècles derniers. Mais pour se faire, tout comme la Rome Antique, l’Europe dut traverser les mers pour ne pas disparaître.

B-    L’appel des routes de la mer

« La mer ! La mer, souveraine du monde dont elle relie tous les continents ; la mer, immense route jamais rompue, jamais détruite, par où peuvent venir jusqu’au seuil du pays qu’elle baigne l’envahisseur qui le fera captif ou les richesses qui le feront opulent ![6] » Des plus grandes nations maritimes, ayant érigé leur puissance sur cet attribut, l’Angleterre en fut sans nul doute l’exemple le plus remarquable et celui qui se sera, par ricochet, le plus illustré en la matière coloniale. En effet, son insularité l’obligea naturellement à développer une marine, pour d’abord communiquer avec le continent puis pour commercer et, enfin, pour conquérir. Si bien que l’étendue de l’Empire britannique n’aura d’égal dans le monde lors de son apogée, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Ce dernier comptait en effet plus de 450 millions d’habitants et regroupait près du quart des terres émergées.[7]

La mer aura été en effet le théâtre d’affrontements ainsi que le lieu de témoignages de naufrages et d’émergence de grandes civilisations, tel que l’affirme l’auteur au travers de grands exemples historiques, que sont l’émancipation définitive des grecs face aux menaces de la Perse, alors défaite sur les rivages de Salamine, les projections rapides et décisives des légions romaines grâce à leur contrôle de la Méditerranée, ou encore, l’affirmation de la puissance navale espagnole mettant fin au spectre ottoman, avant que cette Invincible Armada ne soit finalement détruite par la marine britannique quelques années plus tard, sonnant successivement le déclin espagnol, au profit de la montée en puissance anglaise.[8]                                                                                                                                                                           Et par sa position stratégique, la France ne dérogea pas à la règle. Immanquablement, sa route sera emmenée à croiser la route des mers, son littoral étant bordé à la fois par trois mers : la Méditerranée, la Manche, et la Mer du Nord, mais aussi par un océan : l’Atlantique. Tel que le déclara Richelieu : « Dieu a donné à la France l’empire des mers.[9] » C’est ce à quoi s’employèrent les différents dirigeants du pays au cours des siècles, à des degrés différents, avec un résultat toutefois beaucoup plus mitigé que l’Angleterre, la faute à une nécessité de protéger davantage les frontières terrestres de la Nation, en proie à des invasions venues de toutes les parts de l’Europe, et à des capacités financières d’investissement atones pour la France :

Singulièrement dans un secteur requérant dès l’origine une technique et un savoir-faire qui ne peuvent s’improviser : l’affrontement terrestre s’accommode du néophyte, comme le prouve avec éclat les soldats de l’An II, non le Naval (…) La Banque d’Angleterre offre un argent facile, une capacité d’endettement et une circulation monétaire à la base de la réussite d’un négoce maritime qui demande des investissements conséquents. La France souffre ici de la comparaison en raison de son système archaïque et pervers.[10]

Cette nécessité, imposée aux nations, supposera le développement d’une marine conséquente, devant trouvé des ports d’attaches dans ce qui deviendra progressivement des colonies. Car ces points d’appui maritimes, ces attaches lointaines, circonscrites au départ au seuls littoraux, devront par la suite, face aux périls de leurs dangereuses expositions, être sécurisées à l’aide d’une invasion toujours plus vers l’intérieur des terres.

Mais plus qu’une justification de nature géographique, la consécration de l’aventure coloniale européenne, s’explique également par des facteurs d’essence historique.

Paragraphe 2 –  Une justification historique

Avant de se lancer dans cette entreprise, l’Europe dû faire face à d’innombrables périls, venus menacer directement sa propre souveraineté, si bien qu’il s’en fallut de peu, pour que le Continent ne devienne lui-même la colonie satellite d’une autre puissance conquérante. Ces dangers seront issus des menaces que faisaient planer l’Islam (A), mais aussi l’Extrême-Orient (B). Avant que l’Europe ne prenne définitivement son envol, au terme d’une lutte destinée à préserver son existence.

A-    Les menaces islamiques

C’est historiquement la force extérieure qui viendra donner le premier coup de semonce au Vieux Continent, qui alors qu’il venait tout juste d’assister au naufrage de l’Empire romain, voyait déjà ses propres frontières envahies par une brillante civilisation : les Arabes. Car pendant que l’Europe traversait une période de repli sur elle-même caractérisée par un certain obscurantisme intellectuel, l’Islam, qui avait alors émergé d’Arabie au VIIIème siècle, connut une longue période de prospérité culturelle, obtenue grâce à la traduction de savoirs oubliés par les européens :

Ensuite avant de jouer son rôle d’informateur de l’Europe, l’Islam a connu deux moments d’accumulation intellectuelle, par la médiation de la traduction du grec, du persan, du latin, du sanscrit : l’un au IXème siècle à Bagdad qui était la métropole du monde connu, l’autre au Xème siècle à Cordoue qui était la cité la plus accomplie de l’Europe.[11]

Cette prospérité intellectuelle se fit concomitamment à l’annexion d’un vaste territoire à travers la Méditerranée : « Les Arabes n’en ont pas moins civilisé, à ce moment, un empire qui s’étend de l’Atlantique à l’Indus et à la Caspienne et, au Sud, jusqu’aux Cataractes du Nil.[12] » Ce ne sera qu’après le siège avorté de Constantinople en 718, et la défaite infligée par Charles Martel à Poitier en 732, qu’un coup d’arrêt significatif fut porté à l’expansion arabe, pourtant toujours présente dans la péninsule ibérique.

Mais un nouveau péril se dessinera trois siècle plus tard, avec l’émancipation d’une tribu venue des steppes d’Asie Centrale : les Turcs Seldjoukides qui, après s’être convertis à l’Islam, assiéront un vaste territoire au Moyen-Orient, comprenant la Terre Sainte de Jérusalem et menaçant directement Byzance. Ils déclencheront ainsi les premières croisades initiées par l’appel du pape Urbain II à la guerre sainte en 1095, et dont la France sera le véritable fer de lance d’une Europe chrétienne unie dans la foi.[13] Tandis que parallèlement, les Almoravides – Arabes originaires du Sahara – viendront compromettre la Reconquista espagnole avec l’annexion de l’Andalousie, précédant leur victoire militaire de Zalaca[14] en 1086.

Après le déclin des Turcs Seldjoukides, l’avènement de l’Empire Ottoman, en 1299, représentera la dernière menace issue du bassin méditerranéen. Ces derniers s’assureront une position stratégique, à la portée du Vieux Continent, par la prise de Constantinople le 29 mai 1453, leur assurant ainsi une tête de pont directe vers la conquête de l’Europe. En effet, durant l’automne 1529, les Ottomans sont aux portes de Vienne, qu’ils assiègent sans succès. Mais malgré cette défaite, leur présence entretiendra les craintes de l’Occident chrétien des siècles durant, et ce malgré l’anéantissement de leur flotte en 1571 :

 Dès 1571, les Turcs subissent une mémorable défaite navale à Lépante face à une flotte espagnole et vénitienne. Mais leurs armées n’en demeurent pas moins redoutables et craintes jusqu’à la fin du XVIIème siècle. C’est seulement après leur nouvel échec devant Vienne en 1683 et leurs défaites successives face au prince Eugène qu’elles cessent définitivement d’être une menace pour les Européens.[15]

Dans le même temps, une autre force originaire d’Extrême-Orient viendra, elle aussi, inquiéter la survie de l’Europe : les Mongols.

B-    Un péril venu d’Extrême-Orient

Cette civilisation s’est formée de l’unification de différentes tribus mongoles venues des steppes d’Asie centrale en 1206[16], et occupait une place à part entière, en ce qu’elle n’appartenait à aucune des deux religions traditionnellement antagonistes, que sont celles de l’Islam et de la Chrétienté, du moins lors de ses premières conquêtes. Sous le commandement de leur chef universel, Gengis Khan, les nomades de Mongolie entamèrent alors la conquête d’une large partie de l’Extrême-Orient, en envahissant la Chine septentrionale dès 1217, l’Empire perse en 1221, ainsi que tous les territoires se dressant sur leur route et ce, jusqu’à la mer Caspienne. Seule la logique de conquête par les armes et d’expansion par la terreur, guidait leur politique purement belliciste, mais néanmoins très sophistiquée, dont la pratique répétée de la terre brûlée et des exécutions arbitraires, entretenait le mythe guerrier Mongol, et ce jusqu’aux confins du monde connu.

Si bien qu’après la soumission de tous les pays qui rencontraient la route des Mongols, l’Europe, une fois de plus, fut à la portée de leurs combattants que rien ne semblait arrêter :

L’offensive turque n’est point la seule que contre l’Europe déclenche l’Asie ; l’irruption concurrente des Mongols passe sur la Russie, fonce sur la Pologne et la Hongrie, paraît devant Vienne ; la civilisation occidentale n’échappe à la ruine que par la mort de l’empereur Ogotaï.[17]

En effet, à la mort de Gengis Khan en 1227, son fils Ogotaï reprendra le flambeau des conquêtes, pour étendre un Empire destiné à devenir le plus vaste que le monde ait jamais connu.[18] Ce dernier consolidera alors la domination mongole en Extrême-Orient et enverra ses armées pour achever la soumission de la Chine et de la Perse. Dès lors, la porte de l’Occident sera grande ouverte. Les armées mongoles se lancèrent à l’assaut du Continent et anéantirent ses premiers remparts par des attaques simultanées, afin d’éviter une réponse commune des forces européennes, entraînant la destruction de Kiev en 1240 et l’incendie de Cracovie peu de temps après. La force mongole fondait irrésistiblement sur l’Europe, tandis que l’opposition ne parvenait toujours pas à s’organiser contre l’envahisseur.[19] Les seules résistances qui se dressaient face à lui, isolées et sporadiques, ne pouvaient représenter une réelle entrave à cette avancée fulgurante.

Ainsi, l’armée hongroise connaîtra le même sort que les autres, et leur roi Bela IV dû prendre la fuite de son propre royaume. Profitant de l’inaction des européens, la cavalerie mongole applique sa politique de pillage et ravage la région du Danube. L’Autriche était le prochain objectif au mois de décembre 1241 et, tandis que les armées se rapprochaient de Vienne, le message de la mort de l’empereur Ogotaï parvint aux chefs de guerre mongols, qui durent abandonner leur projet de conquête de l’Occident, pour rejoindre alors la lointaine Mongolie afin d’assister à l’élection qui proclamera le prochain Khan. L’Europe n’échappa finalement à sa perte que grâce au fonctionnement remarquable des moyens de communication mongols, qui permirent au message annonçant la mort de Ogotaï d’arriver en un temps record – en seulement quatre mois – des confins du monde connu.

Ainsi ces facteurs à la fois géographiques mais aussi historiques, auront poussé de manière inévitable, l’Europe à se projeter au-delà de ses frontières. Mais une nouvelle nécessité – cette fois d’ordre économique – ne tarda pas à apparaitre, pour ainsi assurer la survie du Continent.

Section II : Les Colonies au cœur de l’impérialisme économique et capitaliste européen

Ces territoires demeuraient être l’élément fondamental de l’expansion européenne. Elles ont en effet permis la garantie de sa supériorité économique sur le reste du monde (§1) et ont représenté une assurance de survie pour une population mondiale en forte augmentation (§2).

Paragraphe 1 – Une garantie de la supériorité économique sur le reste du monde

            L’essor industriel européen a été permis grâce au développement d’une économie capitaliste qui favorisa l’exploitation des ressources d’Outre-Mer (A) et pour assurer ce cercle vertueux économique, la pérennité de ce système reposera sur la faculté des États à rechercher toujours plus de débouchés à travers le monde, entraînant ainsi des puissances coloniales, une politique impérialiste. (B)

A-    L’avènement d’une économie capitaliste

Suite à la découverte du nouveau monde, en 1492, et d’un passage vers l’Orient par Vasco de Gama au travers du Cap de Bonne Esperance, l’intensité des échanges commerciaux, à destination des ports d’attaches se trouvant sur le Vieux Continent, va croître au fil des siècles, et permettre ainsi à l’Europe d’accumuler une richesse nécessaire à un développement économique inenvisageable par le passé. Car, jusqu’à lors, le commerce européen tel qu’il se pratiquait au Moyen-âge, ne permettait pas de produire suffisamment pour permettre une accumulation de richesses.[20] Comme cela a été abordé précédemment, tout au plus, ces productions ne permettaient guère mieux que la stricte subsistance des populations lors des meilleures années. Ces nouvelles découvertes de terres vont alors transfigurer l’horizon de l’Europe – et du monde – pour permettre ainsi l’accession de l’Europe à la première Révolution industrielle :

L’Œuf de Colomb enferme, sous sa frêle coquille, le germe d’une révolution mondiale : l’audacieuse aventure qui porte, en effet, la course divergente des caravelles espagnoles et portugaises vers l’Amérique et vers les Indes orientales va devenir génératrice d’une transfiguration économique appelée à bouleverser les destinées européennes et celles de l’univers, en suscitant les rythmes progressivement accélérés du capitalisme moderne et de l’impérialisme du temps présent.[21]

Et cette prospérité économique, par un système de vase communicant, va elle-même s’autoalimenter très vite de la dépendance des colonies à l’égard des produits manufacturés en provenance d’Europe, qui grâce au pacte colonial,[22] entraînant la doctrine du Mercantilisme – qui engageaient les Colonies à un monopole commercial exclusif avec la métropole – empêchaient de facto ces dernières à produire eux-mêmes ces éléments, condamnées à une production exclusivement agricoles.

Les pays européens profiteront également des premiers balbutiements du machinisme, destinés à l’exploitation efficace des ressources d’Outre-Mer : « Le coton et la soie, le coton surtout, vont ainsi donner naissance à un mouvement industriel nouveau, qui est vraiment la source directe du capitalisme industriel de l’ère Moderne.[23] » Cette conséquence logique du développement économique aura la double vertu de stimuler à la fois les productions industrielles de ces pays, par la conception d’outils mécanisés, tout en améliorant davantage des rendements devenus plus efficaces grâce à cette mécanisation :

L’éclosion du capitalisme dans le commerce d’Outre-Mer, l’expansion mercantile qu’il stimule à son tour, l’apport en Europe des ressources massives en matières premières, l’industrialisation qui en résulte et que surexcite bientôt l’invention mécanique, la révolution industrielle que le machinisme détermine et l’impérialisme économique qui en devient la conséquence.[24]

Et tel que le déclara Albert Sarraut, l’avènement de cette période de prospérité économique pour l’Occident, déclenchera bientôt une course effrénée des grandes puissances coloniales, vers la recherche de nouveaux débouchés commerciaux.

B-    L’impérialisme économique de l’Europe

En effet, comme une conséquence qui en attire une autre, le développement industriel imposa l’exigence constante de rechercher des débouchés à travers le monde. Car le fleurissement de l’activité économique européenne, permis par sa science et sa technique d’une part et par la main d’œuvre et le commerce avec ses colonies d’autre part, obligera les puissances du Vieux Continent à écouler les surplus de produits manufacturés et accroître ainsi davantage leurs capacités de production : « Et voici dès lors pour l’Europe une nécessité nouvelle de s’épandre sur les marchés mondiaux d’Outre-Mer où s’accumule la plus grande masse des consommateurs.[25] »

Ces rivalités entre grandes nations européennes furent parfois la cause de grandes tensions entre ces dernières, entraînant en outre la crise franco-britannique de Fachoda en 1904, lors de leur course à l’expansion coloniale en Afrique au début du XXème siècle, et sera aussi l’un des principaux vecteurs des deux conflits mondiaux de ce même siècle. Car si les Empires attachent autant d’importance à ce besoin d’accroître leurs domaines respectifs, c’est bien parce qu’il en va de la survie de leurs systèmes économiques, qui développent leurs pays depuis des siècles et voient leur prééminence s’affirmer sur le plan international, à mesure que leurs Empires coloniaux s’agrandissent. Comme en témoigne le partage de l’Afrique entre les grandes puissances coloniales, devenu effectif à l’issue de la Conférence de Berlin de 1885,[26] pour assurer la coexistence pacifique des pays européens aux aspirations impérialistes.

Mais ce problème d’ordre économique en appel un autre : la surpopulation mondiale.

Paragraphe 2 : L’assurance d’une population en constante augmentation

L’action des grandes puissances coloniales eu pour effet d’augmenter de manière exponentielle la population mondiale, aussi bien dans les métropoles européennes qu’au sein de leurs colonies (A), et le rôle de pivot joué par ces dernières pour contrôler cette surpopulation s’avéra primordial (B).

A-    L’augmentation de la population mondiale

En dépit d’un manque de données précise sur l’évolution de la démographie mondiale dans le temps, il semblerait que la plupart des études historiques convergent vers les mêmes conclusions. En effet, l’augmentation de la population se sera heurtée à une longue stagnation entre 1300 et 1500. La démographie mondiale paraissait embourbée dans une paralysie certaine, parfois même entrecoupée de périodes de récessions : de 429 millions d’habitants estimés en 1300, le nombre d’habitant retombera alors à 374 millions en 1400, avant de remonter à 458 millions d’âmes en 1500.[27]

Cette inertie démographique peut en grande partie s’expliquer par le phénomène évoqué précédemment, selon lequel le nombre d’habitants était dépendant de ressources agricoles finies, dont les rendements semblaient à l’époque atteindre leurs limites. Ainsi la croissance démographique enregistrée durant des périodes de récoltes abondantes, s’effaçait aussitôt lors de nombreuses crises alimentaires qui secouèrent l’Europe. Et ce phénomène s’accentua d’autant plus avec la peste noire du XIVème siècle, qui emporta avec elle plus du tiers de la population européenne.[28] Une croissance significative sera enregistrée avec le lancement des premières missions coloniales, qui permettront ainsi la mise en valeur de nouvelles terres, propices à une meilleure exploitation de ces dernières.

Mais le véritable bond que connaîtra la démographie mondiale aura lieu durant la Première Révolution industrielle. Ainsi, entre 1800 et 1900, le monde augmentera de près de 80% d’âmes en un siècle seulement[29] : « Dans l’espace d’un siècle, la population de l’Europe a triplé, et, dans le même temps, celle de sa plus illustre colonie, l’Amérique du Nord, a plus de trente fois multiplié sa masse primitive.[30] » Cette révolution aura permis à la fois un net recul de la mortalité, ainsi qu’une multiplication des rendements en tout genre, par le développement des sciences et de l’industrie, qui n’auront été possible que grâce à l’expansion coloniale. Et ces territoires permettront pendant cette multiplication démographique mondiale, de favoriser la régulation de cette dernière.

B-    Les Colonies comme régulateur de la population mondiale

En effet, ces territoires d’Outre-Mer auront ainsi permis une multiplication démographique mondiale sans précédent, par la mise à disposition de ressources nécessaires à l’avènement de l’ère Industrielle en Europe. Mais la prolifération de cette masse humaine est très majoritairement issue de ces possessions, et plus particulièrement des colonies de peuplement britanniques, qui avec le Canada, l’Océanie, ou encore l’Amérique du nord, totalisaient une très grande part de la multiplication de la population mondiale, et, dans une moindre mesure, la France avec l’Algérie. Car la Révolution industrielle entraîna rapidement une saturation démographique en Europe et ces Colonies représentèrent à ce titre l’occasion idéale, pour les métropoles d’évacuer les populations en surplus, via des politiques de migration étatiques, permettant du même coup d’expatrier des ressortissants, afin que ces derniers accélèrent une colonisation efficace de ces terres.

Reste alors à susciter une migration d’origine européenne, à la condition toutefois qu’il s’agisse d’une ‘‘bonne’’ migration. Car il existe dans ce domaine une hiérarchie des valeurs, et on peut envisager des formes sélectives de la colonisation, un appel prioritaire aux catégories considérées comme les plus aptes à aider à la mise en valeur des terres algériennes.[31]

Ces vagues d’immigration furent réalisées de manière encadrée. A l’image de la délivrance de passeport par les préfectures aux futurs colons, jugés aptes à embarquer pour peupler l’Algérie, ou de tout autre mesure étatique destinée à inciter les départs Outre-Mer :

Ces premières régulations permettaient donc aux individus les plus fortunés de voyager librement entre la France et Alger et même de recevoir des aides sous la forme de passages gratuits sur les navires affrétés par le gouvernement, alors que les plus démunis étaient, autant que possible, écartés de la colonie naissante soit de la décision des populations.[32]

D’un autre côté, des populations européennes entières partirent de leur propre volonté, attirées par les promesses d’une vie meilleure au sein des colonies, fuyant la misère, à l’image des dernières grandes famines qui ébranlèrent le Vieux Continent, dont la plus connue fut la terrible famine de la Pomme de Terre irlandaise – entre 1846 et 1851 – qui décima plus du tiers de la population, et eu pour conséquence directe de précipiter le départ de millions d’Irlandais Outre Atlantique.[33] Si bien que ces émigrés représentèrent rapidement la première communauté installée aux États-Unis.


Références

Ainsi, bien que l’avènement et le développement des Colonies aient été une nécessité pour la survie de l’Europe, ces entreprises auront été également réalisées sous couvert d’une justification humaniste, selon les contemporains de cette période.

[1] Napoléon Bonaparte, Lettre du 10 novembre 1804.

[2] Marcel Le Glay, Jean-Louis Voisin, Yann Le Bohec, Histoire Romaine, Mercuès, Coll Quadrige manuels, édition PUF, 2011, p. 348.

[3] Albert Sarraut, Op. cit., p. 23.

[4] Georges Comet, Le Paysan et Son Outil, Paris, Coll. Ecole Française de Rome, Edition Palais Farnèse, 1992, p. 300.

[5] Menant François, Du Moyen-Âge à Aujourd’hui Mille Ans de Famines. L’Histoire, n° 383, janvier 2013, p. 80.

[6] Albert Sarraut, op. cit., p. 44.

[7] L’Empire Britannique, en ligne, http://www.histoire.presse.fr/empire-britannique-01-07-2009-16752 , page consultée le 23 mars 2016.

[8] Albert Sarraut, op. cit., p. 45.

[9] Richelieu, Testament Politique, Paris, Edition Perrin, Coll. Les Mémorables, 2011, p. 36.

[10] Cyrille P. Coutansais, l’Empire des Mers, Saint-Just-La-Pendu, Edition CNRS, 2015, p. 13.

[11] Abdelwahab Meddeb, Entre révulsion et fascination. Etudes, tome 414, 2011, p. 419.

[12] Albert Sarraut, op. cit.,  p.25.

[13] Larousse Encyclopédie, Les Croisades, Les Croisades des XIe et XIIe siècles, en ligne, http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/les_croisades/38613 , page consultée le 22 mars 2016.

[14] Ibid., Almoravides, L’Annexion de l’Andalousie, en ligne,  http://www.larousse.fr/encyclopedie/groupe-personnage/Almoravides/104945 , page consultée le 22 mars 2016.

[15] Hérodote, 1055 à 1923 Les Turcs : des Seldjoukides aux Ottomans, lent déclin, en ligne, https://www.herodote.net/1055_a_1923-synthese-68.php , page consultée le 23 mars 2016.

[16] Hérodote, Gengis Khan (1115-1227) Le Plus Vaste Empire qui ait jamais existé, la Conquête du Monde, en ligne https://www.herodote.net/Gengis_Khan_1155_1227_-synthese-80.php , page consultée le 23 mars 2016.

[17] Albert Sarraut, op. cit., p. 26.

[18] Hérodote, Gengis Khan (1115-1227) le plus vaste empire qui ait jamais existé, la conquête du monde, en ligne, https://www.herodote.net/Gengis_Khan_1155_1227_-synthese-80.php , page consultée le 24 mars 2016.

[19] Institut de France, L’Invasion Mongole au Moyen-âge et ses Conséquences, en ligne, http://14-18.institut-de-france.fr/1914-discours-henri-cordier.php , page consultée le 24 mars 2016.

[20] Henri Sée, Les origines du capitalisme moderne, Paris, Coll. Armand Colin, 1926, p. 30.

[21] Albert Sarraut, op. cit., p. 29.

[22] Larousse Encyclopédie, Le Pacte Colonial, Economie, en ligne, http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/pacte_colonial/35271 , page consultée le 24 mars 2016.

[23] Albert Sarraut, op. cit., p. 30.

[24] Ibid.

[25] Ibid., p. 32.

[26] Hérodote, 26 février 1885 : la conférence de Berlin livre le Congo au roi des Belges, en ligne, https://www.herodote.net/26_fevrier_1885-evenement-18850226.php , page consultée le 24 mars 2016.

[27] Jean-Noël Biraben, Population et Sociétés, Bulletin de l’INED, n° 394, octobre 2003.

[28] Larousse Encyclopédique, Peste, la Grande Peste ou Peste Noire (1346-1353), en ligne, http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/peste/78778 , page consultée le 24 avril.

[29]Jean-Noël Biraben, Population et Sociétés, Bulletin de l’INED, n° 394, octobre 2003.

[30] Albert Sarraut, op. cit., p. 8.

[31] Emile Temime, La Migration Européenne en Algérie au XIXe siècle : Migration Organisée ou Tolérée ? Revue de l’Occident Musulman et de la Méditerranée, Tome 43, 1987, p. 33.

[33] Colantonio Laurent, La Grande Famine en Irlande (1846-1851) : Objet d’Histoire, Enjeu de MémoireRevue Historique 4/2007 (n° 644), p. 899-925.

 

Auteur : Benjamin KAROUBY

Directeur éditorial

Laisser un commentaire