Cycle d’Histoire du Droit de l’Outre-Mer – Etude de l’oeuvre d’Albert Sarraut : Grandeurs et Servitudes Coloniales (part.3/6)

CHAPITRE II – UNE NÉCESSITE IMPOSÉE PAR UN DEVOIR HUMANISTE

Le phénomène de colonisation s’explique également par une justification profondément philanthrope, pour venir en aide aux populations indigènes, qui vivaient alors dans l’ignorance des bienfaits occidentaux.

C’est cette légitimation emprunte d’humanité qui justifia les grandes campagnes de colonisation lancées par la France, sous la IIIème République  et qui, sous couvert de cet argument, colonisèrent une très large partie de l’Empire français pendant cette période. Cette légitimation pris plus encore de sens, en considération de la dureté de la tâche pour les artisans de la colonisation, qui s’exposaient alors à tous les dangers pour mener à bien leur dessein de suppression des frontières, à l’image de la longue conquête algérienne, qui cristallisa l’ensemble de ces périls (Section I).

Pour arriver au bout de leur mission civilisatrice, la plupart des colons durent alors faire preuve d’une certaine grandeur morale, eu égard à tous les apports de leurs actions au bénéfice des populations indigènes, qui permirent ainsi la pénétration des bienfaits de la Civilisation occidentale Outre-Mer, par la pacification obligatoire des territoires contrôlés et de la transmission de savoirs et de techniques, qui profitèrent durablement aux sociétés indigènes. (Section II).

Section I : Les servitudes de l’action coloniale

L’aventure coloniale aura été l’une des plus délicate réalisée par l’Homme. En effet, cette dernière, qui aura été jonchée d’obstacles (§1) et contournée d’embuches, aboutira, au prix de nombreux efforts, à une fragile et difficile mise en place de l’unité mondiale (§2).

Paragraphe 1 : Une entreprise jonchée d’obstacle

La colonisation d’un pays imposera à ses débuts d’aller au-devant de dangers multiples, parfois inconnus, mais pourtant bien présents, pour des colons s’exposant alors à de nombreux dangers (A), d’autant plus que les résultats de cette action demeuraient plus qu’incertains (B).

A-    Une action délicate et dangereuse : une servitude physique

En effet, les périls auxquels s’exposaient les artisans de la colonisation européenne étaient innombrables. Ces derniers durent quitter leurs foyers pour aller au-devant d’une mission périlleuse, qui fut le prix à payer, destinée à civiliser les pays d’Outre-Mer.

Sa formule est : ‘‘ La colonisation œuvre de solidarité humaine. ’’ Pour demeurer légitime, la colonisation doit demeurer le grand fait par lequel un élan de civilisation, compensant et corrigeant les injustices de la nature, se propose de créer, parmi les êtres et les choses, un état de progrès matériel et moral amplifiant les moyens du mieux-être universel.[1]

Pour y parvenir, les colons envoyés pour asseoir l’autorité de la métropole réalisèrent un travail de longue haleine, destiné à porter les fruits de la culture occidentale. Les colonisateurs arriveront dans un pays inconnu et hostile, avec le plus souvent un climat harassant, ayant développé une nature hostile. Et s’il est bien un péril qui menaçait constamment les colonisateurs, ce fut sans conteste les épidémies qui décimèrent les corps expéditionnaires. L’exemple de la conquête d’Algérie en est la meilleure illustration :

L’année 1840 est la plus noire depuis le début de la conquête : près de 10.000 morts, la plupart par suite de maladies endémo-épidémiques. La répercussion atteint le pouvoir, touche l’opinion. Pour remédier à l’état sanitaire déplorable de l’Armée d’Afrique, le projet de construire des hôpitaux militaires permanents prend forme dès l’arrivée du lieutenant-général Bugeaud, nouveau Gouverneur général de l’Algérie.[2]

Ainsi, tel que le déclara le médecin principal du contingent d’Algérie : « L’histoire des possessions d’Afrique est presque exclusivement médicale.[3] » Ce ne sera qu’avec la construction d’hôpitaux permanents sur le théâtre algérien, que le nombre de décès dus aux maladies commença à baisser.

L’autre grande menace qui pesait sur les soldats était bien entendu les forces ennemies qui, sur les théâtres d’opération, incapables de faire face à l’arme de guerre occidentale, adoptaient le plus souvent une position non conventionnelle de guérilla, destinée à user les opposants au terme d’une véritable guerre psychologique.

Et l’autre servitude qui harassait les soldats sans cesse était le risque d’échec. Car bien que les soldats se heurtaient à d’innombrables difficultés, braver ces dernières ne garantissait aucunement la réussite de cette mission aussi complexe.

B-    Une action aux résultats incertains : une servitude morale

Parmi les nombreux obstacles de la colonisation, l’incertitude quant à la réussite de l’opération participait grandement au découragement des colonisateurs, et résidait principalement dans les conditions très précaires dans lesquels se lançait les pionniers de cette aventure. A l’image de la conquête d’Algérie, débutée le 31 janvier 1830 et justifiée par une simple dette de blé impayée par la France. La prise d’Alger fut rapide et la nécessité d’envahir l’intérieur des terres se présenta tout aussi rapidement, au vu des harcèlements continus que subissait l’Armée française. Mais très vite, le pouvoir central fut lui aussi des plus incertains, quant à la position à adopter pour la nouvelle conquête française. La faute à une instabilité politique qui secoua le plus haut sommet de l’État. En effet entre 1830 et 1848, la France connu successivement trois régimes politiques qui participèrent d’autant plus à ce climat d’instabilité :

Les projets d’encerclement et de protection d’Alger dans les années 1840 sont l’écho des incertitudes politiques qui caractérisent les premières décennies de la colonisation française en Algérie. Dix ans après le débarquement à Alger en 1830, les Français tentent par tous les moyens d’asseoir leur domination coloniale. En 1840, Constantine a été soumise, mais la guerre avec Abd El Kader a repris aux portes d’Alger. De fait, la domination militaire est loin d’être acquise, la guerre se poursuit. Le principe même de la conquête territoriale, première étape dans l’entreprise de domination politique, est discuté. La question majeure est celle du territoire algérien utile et colonisable.[4]

Les dirigeants hésitèrent durant de nombreuses années, au terme de débats qui enflammèrent la vie politique de la métropole tandis que, pendant ce temps, les soldats français stationnant en Algérie essuyaient des attaques quotidiennes répétées. Car Abd El Kader avait réorganisé la défense algérienne et se dota d’une cavalerie puissante, mobile et polyvalente, de plus de 10.000 hommes.[5] Ainsi de nombreuses tribus se rallièrent à la cause de l’Émir contre l’envahisseur, profitant de l’inertie politique des colonisateurs. Si bien que l’idée d’abandonner cet héritage encombrant fut même envisagée par le roi Louis-Philippe nouvellement intronisé.

Finalement, les partisans d’une occupation restreinte de l’Algérie, qui préconisaient une limitation de la présence française aux seules grandes villes et régions les plus fertiles, furent supplantés par les défenseurs d’une occupation entière du territoire, qui ne sera obtenue qu’au prix d’une guerre totale, menée quarante années durant.

Une fois la servitude de la conquête terminée, commença aussitôt la servitude de l’administration de terres si chèrement acquises. Au-delà de tous les périls alimentant la conquête coloniale, les plus grandes difficultés viendront également entraver la mise en place d’une unité mondiale.

Paragraphe 2 : Une difficile mise en place de l’unité mondiale

L’Europe a supprimé l’obstacle des distances qui séparait les différents peuples des confins du monde. Cette rencontre occasionna le plus souvent un véritable choc des civilisations (A), laissant ainsi apparaître un devoir de prise en charge des indigènes qui fera alors émerger les premiers sentiments nationaux de ces pays (B).

A-    Un choc des civilisations

Une fois la conquête de l’Algérie achevée, il faudra par la suite maintenir l’autorité de la métropole sur cette nouvelle possession, doublement illégitime, en ce que les colons étaient des étrangers et, de surcroît, de confession chrétienne. Cette confrontation fut révélatrice des dissensions qui animaient ces deux religions :

C’était le tout premier choc. Non pas l’Islam de plus tard, troublé, désorganisé, doutant de soi, mais l’Islam ‘‘solidement assis’’ alors ‘‘sur son orgueil intégral’’. C’était tout de même autre chose que les Peaux-Rouges de l’Amérique, les Mélanésiens d’Australie, voire les Bochimans, les Hottentots et les Nègres de l’Afrique. Si on a le souci de comprendre, il ne faut pas négliger le rapport entre les transformations réalisées et la puissance de l’obstacle surmonté.[6]

Cette confrontation directe entre civilisations fut le premier vecteur de nombreux désaccords que rencontrèrent les colons, dans les démarches entreprises pour l’administration de l’Algérie, et des autres colonies plus généralement. En effet, la religion entretient un rapport très étroit avec la civilisation que cette dernière aura enfantée selon un mode de processus originaire : « Les religions ont exercé et exercent encore une influence évidente sur la marche des civilisations, dont elles ont fait ou dont elles font partie ; c’est un élément qu’on ne saurait supprimer.[7] »

Deux conceptions de la vie s’affrontèrent au travers de cette entreprise coloniale qui ne fut finalement qu’une nouvelle rencontre avec l’Islam, après les affrontements qui les avaient déjà opposés au VIIIème siècle avec l’invasion arabe, puis lors de la Renaissance, et les menaces qu’avait fait peser l’Empire ottoman sur les frontières européennes. Mais cette fois, il s’agissait d’un choc des cultures à l’initiative européenne. Dès lors, les colons s’évertueront à tenter de concilier deux mondes que tout semblait opposer et d’assurer ainsi leur coexistence au sein d’une même société, pour le profit et au nom de l’Humanité.

Et si les colons furent exposés à ce type de contradiction, c’est bien à cause de leur nouvelle servitude, qui imposera la prise en charge des populations sous leur domination.

B-    Un devoir de prise en charge des indigènes

Cette obligation, qui découle de la mission civilisatrice des colonisateurs, est une conséquence directe de la prise de possession de terres, destinée à contrebalancer cette dernière, pour alors en évincer son caractère de spoliation.

Si son droit est, en effet, de suppléer l’incapable pour l’utilisation des biens qu’il laisse dépérir, son devoir est, dans le même temps, de prendre charge de cet incapable, de le mettre, lui aussi, ‘‘ en valeur ’’, de le cultiver, physiquement et moralement, de le protéger contre lui-même et contre les misères qui l’assiègent, de l’éduquer enfin et de l’habiliter à devenir  ‘‘ l’associé ’’ dans la gestion, l’exploitation et les bénéfices du domaine commun.[8]

Ainsi les colonisateurs prendront en charge le fardeau de leur conquête, au travers d’une nouvelle réorganisation de la société indigène, destinée à ouvrir les portes du Maghreb au reste du monde. Pour se faire, une rationalisation administrative complète, destinée à la mise en valeur du territoire algérien, fut réalisée. Cet autre système de gouvernance aura eu comme principal vertu de faire émerger un sentiment national au sein des consciences collectives algérienne qui, au moment où les premiers soldats français débarquèrent en 1830, était alors la plupart du temps inexistant, ou bien, dans le meilleur des cas, au simple stade embryonnaire.

Cette unité, nous avons fortement contribué à la façonner. En 1830, à notre arrivée, la population algérienne se décomposait en communautés distinctes par l’origine, les coutumes, la langue, les institutions, le genre de vie, les conceptions religieuses mêmes […] Mieux, dans un dessein de simplification, nous avons imposé, dans la rédaction des actes administratifs et judiciaires, l’emploi de la langue arabe à des gens qui n’avaient jamais parlé que la langue berbère ; aux vieilles coutumes des djemââs kabyles, nous avons substitués le droit musulman des cadis. C’est nous qui, achevant la conversion du pays à l’Islam. […] Dans quelle mesure, d’ailleurs, n’est-elle pas aujourd’hui le fondement même du nationalisme algérien ?[9]

La présence française aura donc par son action, unifiée l’identité algérienne qui sommeillait dans les profondeurs de l’Histoire et qui, à force de rationalisation et d’éveil de conscience, suscitera un sentiment de fierté pour les algériens, ayant enfin pu raccrocher leur Histoire nationale, à la locomotive de l’Histoire mondiale. Mais ce nationalisme, bien qu’ayant contribué à une certaine ouverture de l’Algérie au reste du monde, n’en sera pas moins la cause d’innombrables révoltes qui embrasèrent des villages entiers, au détriment des colonisateurs ayant eux-mêmes ravivés cette flamme.

Ainsi, le travail harassant des colons, aussi bien pour la phase de conquête de terres que pour celle de l’administration de ces dernières, constituera alors la servitude de ses artisans, qui ne pourront pas se dérober de leurs responsabilités. Et plus qu’un simple objectif de mise en valeur des territoires, les Occidentaux feront preuve d’une véritable grandeur morale, par l’octroi aux peuples colonisés d’un savoir-faire au travers des apports de leur civilisation, qui élèvera de manière durable leur condition.

Section II : Une grandeur morale comme vertu des colonisateurs

L’expansion coloniale de la France aura eu de nombreuses répercussions positives sur les pays sous sa tutelle. Elle utilisa notamment la force armée afin de pacifier totalement des territoires en vue de leur bonne exploitation (§1) et, une fois les conditions réunies, fera profiter à ses colonies des bienfaits de sa civilisation (§2).

Paragraphe 1 : Une pacification des territoires contrôlés

L’apaisement de ces possessions supposera l’annihilation par la force de toutes les menaces, intérieures comme extérieures, qui perturbaient jusqu’à présent la paix des territoires d’Outre-Mer, aussi bien en Afrique du Nord (A) que dans le reste de l’Empire Français (B).

A-    La fin des terreurs locales d’Afrique du Nord

La première mission qui incomba aux colons, une fois la conquête achevée, était de sécuriser ces régions, trop longtemps soumises à l’injustice naturelle de la loi du plus fort : « Leur histoire semblable n’est qu’un long et tragique récit de guerre, de massacres, de razzias, de pillages, de servitudes affreuses. Guerre de tribus à tribus, guerre de roitelets à tyranneaux, guerres de pays à pays.[10] » Cette action était une condition sine qua non pour permettre une mise en valeur effective des terres, ainsi que la promotion des indigènes qui allaient les exploiter.

En effet, avant le débarquement français en Algérie, les pirates barbaresques écumaient les eaux de la Méditerranée, perturbant le commerce européen par une terreur qui inspirait la tyrannie sur mer. Des pays européens acceptèrent même de financer des accords avec la régence d’Alger, repaire des bandits, pour que leurs navires ne soient pas inquiétés. De nombreux bateaux occidentaux, aussi bien marchands que militaires[11] furent capturés et, au début du XIXème siècle, la razzia de l’île de Sant’Antioco en Sardaigne fut même évoquée pour la prise de mesures maritimes contre ce fléau lors du Congrès de Vienne de 1815.[12] Le bombardement d’une flotte britannico-néerlandaise de la ville d’Alger, l’année suivante, porta un coup décisif aux barbaresques, dont la menace fut définitivement anéantie par la conquête française d’Alger en 1830.

Les pillages répétés des tribus algéro-marocaines entre elles, affaiblissaient également les régences depuis des siècles. Ce ne sera qu’après l’invasion complète de l’Algérie que les forces françaises purent enfin se consacrer à stopper ces incursions, en dépêchant des renforts à la frontière avec le Maroc, afin d’arrêter les pillages de la tribu des Kroumirs[13] pour ainsi : « mettre à l’abri de façon sérieuse et durable la sécurité de l’avenir de l’Algérie.[14] » De la même manière, des tribus tunisiennes ajoutèrent aussi leurs pierres à cet édifice de barbarie :

Presque chaque incursion des Tunisien en Algérie était enregistrée, qu’il s’agît d’un vol de bétail, de l’incendie criminel d’une récolte ou d’autres méfaits, de représailles ou d’une entrée en territoire algérien en quête de pâtis. (…) En 1852, 1853, 1863 et 1864 les troupes françaises firent des expéditions punitives contre ces Tunisiens indisciplinés sans que le gouvernement beylical manifestât son mécontentement.[15]

Et très vite, à mesure que le domaine colonial s’élargissait, la même nécessité d’apaiser ces nouveaux territoires apparut.

B-    La pacification du reste de l’Empire

Les terreurs locales, qui perturbaient la bonne administration du territoire, étaient loin d’être l’apanage de l’Afrique du Nord. Ces dernières sévissaient sur l’ensemble du continent africain, souvent en réaction à l’arrivée étrangère. Ainsi, la région du Sénégal connaîtra les mêmes types de troubles armés, avec l’appel au djihâd de El Hadj Homar, en 1854, contre l’invasion chrétienne : « Il avait conquis un vaste empire théocratique, s’étendant sur mille kilomètres, d’est en ouest, qui n’a eu d’émules que les grandes formations étatiques du Moyen-Orient.[16] » A sa mort, ses fils et son neveu continueront la lutte armée, mais leurs fiefs tomberont un à un, entre 1890 et 1893, par l’action des forces françaises.[17]

L’Afrique équatoriale quant à elle connaîtra également de nombreux troubles :

L’Afrique équatoriale, que Cameron appelle la ‘‘ terre de l’épouvante ’’ n’échappe pas à ce régime de sang et d’infortune ; des rives du Tchad, Rabah aux mains rouges étend sur elle son despotisme, par les vallées du Chari et de l’Oubangui, et se repose sur la tuerie indigène en massacrant la mission Crampel.[18] 

En effet, Rabah, dernier souverain du Bornou,[19] tenta d’étendre son territoire, en engageant la guerre contre les français, qui se heurtèrent à sa progression au terme de plusieurs campagnes militaires, avant d’être défait définitivement en 1900, durant la bataille de Kousséri.

Et la situation de l’autre côté de l’Afrique, à Madagascar, ne dérogeait pas à la règle. Alors que le pays venait d’être annexé en 1896, de nombreuses insurrections menaçaient la nouvelle gouvernance de l’île. Mais la double action, à la fois politique et économique, menées par le général Joseph Gallieni, apaisèrent ces tensions, aussi surement que le progrès refoule l’ignorance.

Quant à la région indochinoise, à l’origine un protectorat avait été conclu avec le Cambodge, elle voyait ses frontières violées sans cesse par les pays limitrophes. Car la région était en réalité sous la menace d’une insécurité permanente et la proie de nombreuses conquêtes :

En Indochine, quand nous arrivons, le peuple cambodgien est près de succomber sous la double pression des Siamois et des Annamites ; le doux Laos est ravagé par les invasions de ses voisins ou par les conflits des féodaux héréditaires qui s’y disputent le pouvoir ; le Tonkin est assailli par les Pavillons Noirs de la Chine et désolé par les guérillas quotidiennes des pirates.[20]

Ainsi, partout où s’affirmait la puissance française, cette dernière rendait propice les conditions à l’émancipation des indigènes, et par extension à une bonne exploitation des territoires. Laissant alors le champ libre à la France pour faire pénétrer le produit de son savoir-faire accumulés par les siècles, au sein de ces territoires pacifiés.

Paragraphe 2 : Les bénéfices de l’action coloniale aux indigènes

L’apport de la science et de l’industrie européenne à ses colonies aura eu des répercussions positives sans précédents pour les peuples colonisés, grâce notamment à sa médecine (A), et avec la mise en place d’institutions vouées à perdurer à travers les âges (B).

A-     Les apports de la médecine occidentale

Les servitudes de la conquête, ayant précédé le fardeau de la pacification, appelleront à l’obligation immédiate d’investissements humanistes, afin de doter les peuples indigènes des bienfaits de la science et de la technique moderne. Ces apports firent augmenter sensiblement la population de ces colonies, par le truchement des répercussions positives de la médecine occidentale préservant la vie, et de la productivité industrielle décuplant les rendements :

Notre labeur n’en a pas moins obtenu le résultat d’augmenter largement, de décupler en certains endroits le chiffre de la population noire. (…) En Algérie la population arabe et kabyle se chiffrait, il y a soixante ans, par deux millions d’habitants. Elle dépasse aujourd’hui cinq millions d’individus ![21]

En effet, la transmission de la médecine européenne, et plus particulièrement française,[22] fut fondamentale dans l’amélioration de la condition indigène, en considération des climats chauds, favorisant le développement de maladies endémo-épidémiques qui caractérisaient la totalité des possessions de l’Empire : « Peste, choléra, typhus, dysenterie, variole, paludisme, maladie du sommeil, fièvre jaune, béribéri, lèpre, trachome, fièvres récurrentes [23]. » Ces maladies furent un double défi pour les colons qui durent supporter la coexistence de leurs menaces perpétuelles, tout en permettant l’acheminement des infrastructures sanitaires indispensables à une lutte efficace contre ces infections qui sévissaient, par un aménagement efficace des territoires : « Des programmes de jour en jour élargis ont incorporé à l’œuvre générale de salubrité l’assainissement des agglomérations, l’asséchement des marais, l’adduction de l’eau potable, la construction des égouts, les prévoyances de l’urbanisme.[24] »

Les administrateurs organisèrent, dès 1905, des services de santé destinés aux seules populations africaines via l’Assistance Médicale Indigène.(A.M.I)[25] Ainsi, parallèlement à l’installation progressive de cette lutte de santé publique, symbolisée par les vastes campagnes de vaccination mises en place, qui virent le taux de mortalité indigène largement diminuer – par une construction toujours plus nombreuse de dispensaires et d’hôpitaux – un autre effort important par ses répercussions démographiques fut consenti, concernant le taux de mortalité infantile, qui fauchait les progénitures des peuples colonisés en masse, avec l’installation de maternités sur les territoires d’outre-mer.

Ces bienfaits eurent pour conséquence directe de réaliser un accroissement démographique sans précédent, accompagnant une amélioration des conditions de vie indigène tout aussi remarquable. Et, après avoir commencé à élargir l’horizon des indigènes, en améliorant la garantie fondamentale de leur survie, les colons poursuivront cette entreprise par la mise en place d’institutions qui régiront la nouvelle société indigène, basée sur les mêmes fondements d’équité, qui auront fait la grandeur de l’Europe.

B-    La construction de « masses de granits » : par la mise en place d’institutions solides

En effet, l’une des grandes garanties élémentaires de la pérennité d’une société repose sur sa faculté de rétablir la justice, punir les contrevenants, pour ainsi réparer le préjudice causé à la communauté :

La justice générale est la vertu par laquelle l’homme se voue à l’œuvre du progrès humain, à ce que les auteurs scolastiques appellent ‘‘ le bien commun ’’, bonum commune. Nous avons vu que c’est la raison d’être de l’Homme sur la Terre ; il doit s’y consacrer tout entier. Prendre sa place dans l’ordre universel, c’est se mettre au service du progrès humain en collaboration avec les autres hommes.[26]

Car avant l’arrivée des occidentaux, la majorité des territoires d’Outre-Mer étaient alors en proie à un régime de droit largement coutumier,[27] et inégalement répartie sur le territoire, le plus souvent responsable de peines relevant d’un système archaïque d’ordalie : « Il existait en effet, à peu près partout, parmi les races noires ou jaunes, des formes de justice plus ou moins caractérisée. Mais imprégnés pour la plupart de l’état barbare où vivaient les uns, du régime despotique où se courbaient les autres.[28] »  De cette manière, les Européens vont progressivement rebâtir le système judiciaire indigène, en le calquant sur l’organisation française, et introduire de nouvelles notions de droits qui avaient totalement été ignorés par la plupart de ces sociétés, tels que le droit du travail, des sociétés, ou encore le droit commercial.

De cette nouvelle conception de la justice va découler de nombreuses autres institutions, qui sous-tendent l’exercice judiciaire, telle que la codification du droit coutumier indigène[29] à la lumière des droits de l’Homme, pour rendre ainsi plus clairs et lisibles ces droits. Par ailleurs, le régime de la propriété collective s’effacera au profit de la propriété individuelle, qui précédera ainsi la création des premiers registres fonciers, ainsi que des crédits hypothécaires y afférents.

Ce nouveau système juridique complet viendra renforcer les droits des indigènes et accroître leur solidarité commune, par l’exercice d’une bonne et saine justice. Mais le plus grand œuvre réalisé par les colonisateurs fut sans doute la création d’un système pédagogique, pour ainsi éduquer les indigènes dès leur plus jeune âge : « L’instruction de la jeunesse, son éducation morale et civique doivent nous permettre de parachever l’œuvre de régénération dont nous sommes chargés. [30] »

Alors les indigènes, protégés par un système de droits complets, pourront dès lors, grâce à cette émancipation, participer à l’exploitation et la mise en valeur de leurs territoires, sous le contrôle des colons.


REFERENCES

[1] Albert Sarraut, op. cit., pp. 69-70.

[2] Pierre-Jean Linon, Pourquoi un Programme de Construction d’Hôpitaux militaires permanents en Algérie avant la fin de la Conquête ? (1841-1860), Histoire des Sciences Médicales, Tome XLIII, numéro 3, 2009, p. 261.

[3] Médecin principal Antonini, 1841.

[4] Hélène Blais (dir), Florence Deprest, Fortifier Alger ? Le Territoire de la Colonie en débat vers 1840, dossier Géographie et colonisation, sous la direction de Blais, M@ppemonde, 2008-3 (http://mappemonde.mgm.fr/num19/articles/art08301.html)

[5] Mehdi Benchabane, L’Emir Abdelkader Face à la Conquête Française de l’Algérie (1832–1847). Éditions Édilivre, 2014, p. 32.

[6] Emile-Félix Gautier, Un siècle de colonisation. Etudes au microscope, Alcan, Paris, 1930, p. 47.

[7] Dr Coudereau, De l’Influence de la Religion sur la Civilisation, Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, II° Série. Tome 2, 1867, p. 580.

[8] Albert Sarraut, op. cit., p. 73.

[9] Isnard Hildebert, Aux Origines du Nationalisme Algérien, Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 4ᵉ année, n° 4, 1949, p. 469.

[10] Albert Sarraut, op. cit., p. 81.

[11] La capture de la frégate Philadelphia en 1803, fleuron de la jeune US Navy, fut sans doute la prise la plus mémorable des barbaresques.

[12] Ganiage Jean. Daniel Panzac, Les Corsaires Barbaresques. La Fin d’une Epopée (1800-1820). In : Annales. Histoire, Sciences Sociales. 56ᵉ année, n° 3, 2001, p. 762.

[13] Pierre Montagnon, La France Coloniale la Gloire de l’Empire, Paris, Coll. Broché, Editions Pygmalion, 1988, p. 221

[14] Jules Ferry, devant le Parlement, le 4 avril 1881.

[15] G.-J. Van Krieken : Khayr al-Dîn et la Tunisie (1850-1881). In : Revue Française d’Histoire d’Outre-Mer, tome 64, n°235, 2e trimestre 1977, p. 220.

[16] Muriel Devey, La Mauritanie, Paris, Coll. Méridiens, Edition Khartala, 2005, p.125.

[17] Émile Ducoudray‪, Ibrahima Baba Kaké, El-Hadj Oumar Tall : le Prophète Armé, Editions ABC, Paris-Dakar-Abidjan, 1975, p.109.

[18] Albert Sarraut, op. cit., p. 82.

[19] Ancien Royaume formé au VIIIème siècle au Nord du Tchad.

[20] Albert Sarraut, op. cit., p. 83.

[21] Ibid., p. 85.

[22] La France qui était alors à la pointe de la médecine mondiale, avec les découvertes microbiennes de Pasteur à la fin du XIXème siècle, installa un réseau d’instituts dans l’Empire français, destiné à l’étude des maladies tropicales et fut à l’origine de nombreuses découvertes.

[23] Albert Sarraut, op. cit., p.83

[24] Ibid., p. 84.

[25] Dozon Jean-Pierre. Quand les Pastoriens traquaient la maladie du sommeil, In : Sciences sociales et santé. Vol. 3, n° 3-4, 1985. Anthropologie, Sociétés et Santé, p. 30.

[26] Leclercq Jacques, Note sur la justice. In : Revue néo-scolastique de philosophie. 28ᵉ année, 2e série, n° 11, 1926, p. 274.

[27] Maquet Jacques J. Droit Coutumier Traditionnel et Colonial en Afrique centrale. Bibliographie commentée. In : Journal de la Société des Africanistes, 1965, Tome 35, Fascicule 2, p. 411.

[28] Albert Sarraut, op. cit., p.93.

[29] « Les droits originellement africains dans les récents mouvements de codification : le cas des pays d’Afrique francophone subsaharienne » Vincent Kangulumba Mbambi, Les Cahiers de Droit, vol. 46, n°1-2, 2005, p. 411.

[30] Albert Sarraut, op. cit., p.96.

Auteur : Benjamin KAROUBY

Etudiant en Master II - Histoire des Institutions et des Idées politiques.

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