Cycle d’Histoire du Droit de l’Outre-Mer – Etude de l’oeuvre d’Albert Sarraut : Grandeurs et Servitudes Coloniales (part.4/6)

PARTIE II – LE PÉRIL D’UNE DOCTRINE COLONIALE NON RENOUVELÉE

La réalisation de ce grand dessein ne se fera pas sans causer de nombreux désagréments. Le mouvement européen, par le choc causé de son action, se heurtera à de multiples périls, qui se seront formés inexorablement contre ce dernier, sous l’instigation de grandes puissances mondiales hostiles à cette domination. (Chapitre I)

Car l’éclatement de la Grande Guerre, et l’incapacité d’un nouvel ordre mondial à émerger des ruines de l’ancienne hégémonie du Vieux Continent, s’avéreront être les principaux défis pour une Europe affaiblit, voyant son emprise sur le reste du monde diminuer, à mesure que sa puissance économique et politique déclinait. (Chapitre II)

CHAPITRE I – LES MENACES CRÉES PAR L’ACTION COLONIALE

La réalisation de cette grande aventure, qui affrontera des phénomènes aussi complexes que ceux engendrés au cours de luttes armées, et idéologiques, contre des cultures millénaires fermement établies, ne se fit pas sans causer de nombreux désagréments, se répercutant d’une manière irrésistible aux quatre coins de la planète par un jeu de vase communiquant, exposant ainsi les artisans de la colonisation à l’implosion d’un système, par les vertus exportées à ce dernier.

Ces menaces enfantées par l’action coloniale elle-même, auront eu pour conséquence de créer un climat d’hostilité à l’égard des grandes puissances, contre leur action civilisatrice, perturbant du même coup l’exercice de cette dernière. En effet, l’émergence de pays hostile à la colonisation ne tardera pas à venir menacer directement la pérennité durement établie par le système colonial, due en grande partie à la renaissance de l’Asie qui ne tardera pas à reformer le péril qu’elle fut autrefois (Section I).

Et les raisons de ce soulèvement ne manqueront pas à la charge des européens, qui sous couvert de la réalisation d’une entreprise délicate et périlleuse, n’en auront pas moins aiguiser les armes contre les propres justifications de leur présence. En raison de la complexité de la tâche, ces erreurs furent naturellement nombreuses, mais prendre conscience de ces failles permettrait, de les dépasser, pour ainsi les sublimer selon l’auteur (Section II).

Section I : L’émergence de pays hostiles à la colonisation

Cette nouvelle menace amorcera pour les européens le début d’une nouvelle ère de servitudes, durant laquelle le continent devra lutter face aux menaces faisant poindre la renaissance asiatique (§1). Mais cette résurrection précoce n’aura été possible que grâce à l’instigation de nouvelles puissances montantes, s’étant elles-mêmes érigées contre les Empires coloniaux, pour ainsi mieux les affaiblir (§2).

Paragraphe 1 : La renaissance asiatique

Ces pays profitèrent de nouvelles richesses matérielles et culturelles, procurées par la mise en valeur de leurs territoires, pour ainsi mieux s’émanciper de la tutelle européenne (A). Et cette menace deviendra d’autant plus pesante, par l’influence exercée de la seule puissance coloniale d’Asie ; le Japon (B).

A-    La sédition des peuples asiatiques par l’islam

La déliquescence de l’Empire ottoman, qui abordait alors sa phase terminale lors du XIXème siècle, auquel se mêla l’impérialisme chrétien d’Occident, précipitèrent une remise en question de la foi musulmane : « dans la réforme islamique, spirituelle, et philosophique, la renaissance arabe trouve son plein épanouissement.[1] » Très vite, l’islam, qui se mua dans une révolution idéologique, redevint une menace pour les occidentaux qui avaient d’une certaine manière permis cette renaissance, par l’éducation de ses réformateurs :

Le prestige européen rencontrait devant lui d’âpres censeurs. Dix avant la grande guerre qui devait déchirer l’Europe, un musulman élevé dans nos écoles, un magistrat de droit égyptien, licencié en droit de l’Université de Toulouse, Yahya Sadyk, prophétisait le conflit européen en dénonçant la dégénérescence du monde occidental.[2]

La sédition de l’immense continent asiatique s’organisait irrésistiblement, poussé par une nouvelle vague islamique provoquée par la création du Wahhabisme, qui s’était érigé contre la présence occidentale, dominant alors une large partie des pays islamiques du monde. Ainsi la création de ce courant doctrinal donna un nouveau regain à l’influence mahométane, et revitalisa l’onde musulmane, qui bientôt fera trembler l’Asie tout entière sous son poids. Et le Premier Conflit mondial participera davantage à l’affaiblissement de l’aura européenne, confortant les musulmans de la planète dans leurs oppositions.  De telle manière, qu’à la fin de la Grande Guerre, de nombreuses révoltes inspirées par ce nouveau courant éclatèrent, obligeant ainsi l’Angleterre à pacifier des régions indiennes, et à libérer l’Afghanistan,[3] ainsi que la Perse de sa tutelle, avec lesquels des protectorats partielles avaient été conclus. De plus, l’émancipation des nouveaux Turc, ayant échappés au démantèlement de leur pays prévu par le traité de Lausanne de 1919, réussirent à renégocier un nouvel accord aux conditions beaucoup plus avantageuses en 1923.

Tous ces évènements firent planer la menace de l’apparition d’une Asie affranchie, et unie contre l’oppresseur européen. Menace d’autant plus inquiétante, que sa population avait depuis plus que décuplée grâce aux bienfaits coloniaux : « je cite celui de l’Inde, où la population depuis un siècle s’est élevée de cent à trois cent cinquante millions de vivants.[4] » et péril d’autant plus imminent, car une puissance coloniale asiatique inspirait la crainte, par sa faculté de s’imposer en guide d’une fédération asiatique, formée contre l’oppression Occidentale.

B-    L’Empire du soleil levant

L’existence du Japon ne fut découverte que tardivement par les européens, en raison de son éloignement, situé aux confins de l’Extrême-Orient. Alors en pleine unification du pays au XVIème siècle, le Japon autorisa l’ouverture de comptoirs sur ses côtes par le Portugal et Angleterre, en 1613 et 1609,[5] permettant ainsi d’acquérir le fruit du savoir européen de la Renaissance. Mais rapidement, les succès de l’avancée chrétienne dans le pays inquiétèrent le pouvoir central, qui décida le 22 juin 1636 de fermer totalement ses frontières. Les japonais ne pouvaient plus quitter leur pays, tandis que la construction de bateaux était quant à elle prohibée.[6] Commence alors une longue période de repli pour le Japon, qui allait durer plus de deux siècles.

Les Etats-Unis, jeune puissance industrielle montante, viendront mettre fin à cet isolement, par l’intervention de sa marine de guerre qui rouvrira ainsi les ports japonais au commerce mondial :

Mais voici qu’un jour, en 1853, au seuil des rades apaisées que sillonnent les jonques légères et, de loin en loin, quelques bateaux hollandais, seuls admis par le Japon à commercer, apparaissent soudain de grands vaisseaux de guerre, imposants et noirs, crachant la fumée par leurs hautes cheminées. C’est une flotte étrangère, l’escadre américaine de l’amiral Perry, qui vient sommer le Japon d’ouvrir ses portes au monde civilisé et d’entrer en rapports avec la vie de la race blanche.[7]

Incapable de faire face à la force de frappe occidentale, le Japon se résigna. Mais cette puissance en torpeur renaitra bientôt de ses cendres : « Il se courbe pour mieux se relever bientôt, avec un front plus haut et des yeux plus aigus.[8] » Le Shogunat qui dirigeait le pays jusqu’à présent, fut renversé au profit du nouvel Empereur Meiji en 1868, qui dès son arrivée au pouvoir, lança de vastes réformes pour moderniser son pays en profondeur, et le lancer aussitôt dans la course industrielle sur le modèle occidental.[9] Après la rénovation de son armée, la guerre sino-japonaise de 1895 confirmera l’efficacité de cette dernière, qui lui permettra de soumettre la Chine, et de coloniser l’île de Formose. Mais la véritable prouesse que réalisèrent les japonais, fut sans conteste l’anéantissement de la flotte Russe en 1905, qui plaça définitivement le Japon au rang de puissance mondiale de premier plan, faisant jeu égal avec l’Occident. C’était la première fois qu’un État européen était battu par une Nation asiatique.

Et cette renaissance ne fut pas le fruit du hasard, bien au contraire, elle fut même l’œuvre indirecte de puissances occidentales, hostiles aux Nations européennes coloniales, qui par leurs actions et à l’aide de leurs systèmes d’alliance, contribuèrent fortement à cette révolte venue d’Asie.

Paragraphe 2 : Les responsables de cette contestation

Les principaux instigateurs de ce vent de révolte qui secoua la prédominance européenne à travers le monde, fut un produit même de l’action coloniale qu’elle avait engendrée : les États-Unis (A). L’autre Nation responsable était celle étant naturellement opposé à l’impérialisme économique européen, de par son système économique : L’URSS (B).

A-     Les États-Unis d’Amérique

Cette ancienne illustre colonie de la couronne britannique, qui ne gagna son indépendance pleine et entière qu’en 1776, connu une prospérité économique foudroyante, soutenu par un essor industriel tout aussi conséquent. Albert Sarraut la considèrera comme : « la plus belle des enfants de l’Europe.[10] » l’ayant alors construite, modernisée et industrialisée. En effet, les États-Unis ont la particularité d’avoir été une colonie de peuplement, toute la population était issue des migrations de pays européens : « Elle est issue de son propre sang. Tous les peuples européens l’ont fait de leur sève.[11] » Après avoir reçu les secrets de la science et de la technique, l’ascension fulgurante de ce jeune pays pourra dès lors commencer.

Plusieurs facteurs peuvent être avancés pour expliquer cette prospérité sans précédent. Avant tout, son insularité, protégé par deux océans de part et d’autre, lui permis un développement économique loin des tumultes européens. Les richesses de ses sous-sol, d’autre part, avec notamment la conquête de vastes et riches territoires vers l’ouest, lui firent bénéficier de matières premières en quantités nécessaires pour le développement de leur activité industrielle, sans ressentir de fait, le besoin de partir pour une couteuse et lointaine expédition coloniale. Tous ces facteurs prospères, lui auront permis de s’affirmer en tant que grande puissance industrielle en un temps record, et de se confirmer comme rivale des européens hostile à leurs Empire coloniaux, elle-même ayant été une colonie auparavant.

En effet, à peine la seconde guerre d’indépendance contre l’Angleterre fut achevée en 1814, que les États-Unis entreprirent l’évincement des derniers vestiges coloniaux espagnols sur le continent. L’attaque de la Floride qui précédera sa vente en 1819, signe le premier acte de ce changement de politique, qui confortera l’emprise du pays sur l’ensemble du territoire. La doctrine Monroe de 1823,[12] en sera la logique extension. Cette dernière proclamait les Amériques fermées à une nouvelle colonisation européenne, que projetait la Sainte-alliance,[13] ainsi que d’une manière générale, l’interdiction pour ces Nations d’intervenir, quelque en soit la cause, dans les Amériques. Les expéditions françaises au Mexique en 1861, ainsi que la crise diplomatique entre l’Angleterre et le Venezuela en 1895, créèrent de nombreuses tensions, en conséquence de quoi, un corolaire à la doctrine Monroe visant à légitimer les conquêtes impérialistes américaines fut adopté en 1904.[14]

Ainsi les États-Unis justifièrent de nombreuses interventions militaires en Amérique Latine, considérée alors comme étant sa « chasse gardée » au détriment des européens, et notamment de l’Espagne,[15] impuissants à pouvoir exercer une quelconque influence sur cette partie du monde. Entre temps, l’obtention de la colonie des Philippines en 1898 par les États-Unis, signifiera ouvertement aux puissances européennes, que l’Amérique désormais se posait en concurrente directe et hostile aux Empires coloniaux. Opposition qui connaitra son point d’orgue au crépuscule de la Grande guerre, avec la prédication wilsonienne de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes.[16]

La seconde puissance qui entravera la suprématie coloniale européenne fut la Russie communiste.

B-    L’URSS

« Pour eux comme pour les masses laborieuses, la devise, le mot d’ordre doit rester le même : le communisme, voilà l’ennemi ![17] » Tel que l’affirma Albert Sarraut lors de son discours de Constantine de 1933, la Russie fut depuis la révolution bolchévique de 1917, l’ennemi des puissances coloniales, qu’elle s’efforça de combattre à l’aide de sa propagande communiste.

Ce pays présente des caractères communs à celui présenté précédemment, en effet, il s’agit d’une Nation immense, la première de la planète en terme de superficie, aux sous-sols regorgeant de richesses, s’étendant ainsi sur deux continents, entre l’Europe et l’Asie. Cette présence Eurasienne lui assura un large rayon d’action pour la réalisation de ces desseins anti-coloniaux :

En contact par ses frontières avec les musulmans de Turquie, de l’Asie Mineure, de la Perse, de l’Afghanistan, du Turkestan ; en contact avec les avenues de l’Inde, avec la Mongolie, le Thibet et la Chine, la Russie des soviets, après l’échec de son assaut de 1920 sur l’Europe, s’est repliée sur l’Asie où elle prépare contre cette Europe une offensive nouvelle, celle du monde asiatique.[18]

Ce projet visant à soulever une véritable croisade contre le capitalisme, visait originairement l’Angleterre, qui était la puissance occidentale la plus implantée sur le continent asiatique : « De nouvelles forces sont en train de surgir en Asie mineure et, si le bolchevisme et le nationalisme turc venaient à se joindre, la situation serait grave pour la Grande-Bretagne.[19] »

Ce sera contre ce flot intarissable de propagande communiste que les puissances coloniales durent lutter. Ces actions réveillant les nationalismes des pays sous domination européennes, provoquèrent de nombreuses révoltes au sein de ces territoires.

Mais comme l’explique l’auteur, la stratégie moscovite ne consistait qu’en l’exploitation d’erreurs déjà commises par le colon, et utilisées contre lui-même : « Jeter ce voile sur le mal n’est pas le moyen de le guérir. Moscou n’a pu agir que sur un terrain déjà propice.[20] »

Section II : Les erreurs concédées du fait colonial

L’introspection du fait colonial français permettra d’en dégager ses nombreuses vertus, évoquées précédemment, mais aussi les erreurs commises, qui en raison de la complexité de la tâche auront été également nombreuses. Ces erreurs concerneront majoritairement, l’échec de la doctrine d’assimilation française (§1), ainsi que la négligence de la métropole vis-à-vis de l’administration coloniale (§2).

Paragraphe 1 : L’échec de la doctrine de l’assimilation

Le principe de l’assimilation utilisé par les français, aura été l’une des plus grandes erreurs du système colonial. Et cette dernière aura été d’autant plus grande concernant principalement deux écueils : l’exportation de l’école laïc dans les colonies (A), ainsi que la volonté d’étendre l’abolition de l’esclavage Outre-Mer (B).

A-    Un système pédagogique laïc

Aussi grande que soit la démarche, la tentative s’avère néanmoins être un échec, et plus précisément le modèle de l’éducation laïc : « Prétendre imposer à d’autre race nos concepts de la morale et du bonheur, […] c’était une entreprise hasardeuse, inspirée par une sentimentalité de circonstances plutôt que par des considérations de saine raison, et vouée par suite à un médiocre succès.[21] » D’autant plus que le domaine colonial français par son étendu et sa diversité, contenait une infinité de cultures et de civilisations diverses et variées, qui ne pouvaient de facto, être appréhendées d’une manière uniforme et universelle, telle que l’exaltation de la IIIème République – ayant impulsée l’école laïc – le préconisait : « Elle ne peut pas appliquer une commune mesure aux villages canaques et aux ruines d’Angkor, à telle peuplade anthropophage du centre africain et aux lettrés annamites nourris de la philosophie chinoise qui a précédé le christianisme de trois siècles.[22] »

En effet, tel que le suggéra Ferdinand Buisson, pionnier de l’école laïc républicaine, la pédagogie coloniale repose avant tout sur un effort d’adaptabilité : «  C’est assez dire qu’il n’y a pour l’instruction aux colonies que des solutions d’espèces.[23] » L’école étant un moyen de domination culturelle des plus importants, la rapidité avec laquelle cette dernière fut mise en place, mènera le plus souvent à la déconstruction des rares matières enseignées auparavant, par une refonte complète d’un programme, résolument calqué sur celui de la métropole, et donc profondément inadapté aux populations indigènes, ayant même pu y voir, dans les pires des cas, le dessein d’une acculturation forcée, mais pourtant maladroite :

Sans doute eût-il mieux valu, dès l’abord modifier lentement l’enseignement traditionnel, le rapprocher peu à peu du nôtre, et pour cela transformer les pratiques et l’esprit du personnel enseignant, en éduquant soigneusement de nouveaux maître formés avec méthode à la mission qu’ils devaient remplir.[24]

La faute de cette carence fut principalement due à la précipitation dans laquelle l’école coloniale fut mise en place, et fut également le résultat des conditions difficiles dans lesquelles cette installation se réalisa.

Cette doctrine de l’assimilation rencontra encore bien d’autres déconvenues, dont l’une d’elle fut pourtant d’exporter l’un des meilleurs acquis républicains.

B-    L’abolition de l’esclavage

Le 27 avril 1848, dans l’effervescence général de la IIème République nouvellement proclamée, Victor Schœlcher présente le décret d’abolition de l’esclavage, à destination de toutes les colonies et possessions françaises, devant être effectif dans les deux mois. Mais l’application de ce décret se heurta à de nombreuses réalités pratiques, dont la résistance des planteurs des vieilles colonies, voyant leurs intérêts personnels en danger, en fut la meilleure illustration. Et déjà le 1er mai 1848 l’auteur de ce décret s’indigna : « En vérité, je ne croyais pas qu’il serait si long et si difficile de tuer l’esclavage sous la République.[25] » En fait, la rédaction de ce texte était-t-elle peut être trop ambitieuse pour son temps, et plus particulièrement en son article 7 qui disposait que : « Le principe ‘‘ que le sol de la France affranchit l’esclave qui le touche ’’ est appliqué aux colonies et possessions de la République.[26] »

Cette disposition aux intérêts éminemment louables, mais beaucoup trop utopistes pour l’époque, a été accueillie par les pays sous domination française, comme un flot de promesses, écumant l’espoir et la liberté, pour des peuples qui n’en connaissaient depuis des générations alors que les mots. Ainsi cette vague se heurta très vite au barrage immense des réalités, qui n’alimenteront que d’autant plus les ressentiments de ces populations désabusées.

Car cette pratique était fermement implantée en Afrique, et ce depuis des siècles. Elle avait été mis en œuvre par la présence arabe à son arrivée sur le continent au VIIIème siècle,[27] et perdura longtemps encore après leur départ dans de nombreux pays africains. Ainsi lutter contre cet usage quasiment coutumier dans certaines régions relevait de l’impossible, d’un travail d’Hercule au meilleur des cas : « Nous l’avons aboli en droit ; mais l’abolition proclamée, notre tâche de libération ne fait que commencer.[28] »

Et la désillusion fut d’autant plus grande, que les indigènes bénéficiant de cette libération tant attendue, se retrouvaient de pas leur statut, dans un état de quasi-servitude. La faute incombant une nouvelle fois à la doctrine de l’assimilation, qui n’avait pas suffisamment éclairée le statut juridique des peuples colonisés pourtant promis à la citoyenneté : « Cela se traduit dans les faits par une semi-exclusion qui renforce la confusion : les affranchis hommes deviennent des citoyens tout en restant des colonisés.[29] » Alors que cette promesse d’émancipation hautement humaniste, avait l’un des faire-valoir de la justification coloniale occidentale. Ou pire encore, lorsque ces mêmes indigènes furent replacés en état de servilité, via les campagnes de travaux forcés réalisées par des compagnies privées, phénomène qui sera évoqué postérieurement.

Mais l’échec due à la doctrine de l’assimilation ne fut pas la seule grande erreur réalisée pendant l’œuvre coloniale, de nombreuses carences furent aussi à déplorer, concernant la gestion de l’administration générale de ses colonies par la métropole.

Paragraphe 2 : Une négligence de la métropole sur l’administration coloniale

Cette insuffisance de l’administration coloniale de la part de la France est avant tout à mettre sur le compte de ses agents, qui furent au contact avec les populations indigènes (A), et sur une carence générale des dotations fournies aux colonies (B).

A-    L’indiscipline des services coloniaux

Les premiers colons et fonctionnaires au contact des indigènes qui furent envoyés vers ces terres lointaines, étaient la plupart du temps des désœuvrés partant pour une aventure incertaine, sinon des rebus de la société, voyant en cette œuvre l’occasion d’un enrichissement purement personnel, et non de l’humanité. Ces hommes étaient envoyés vers les colonies par la métropole dans l’opportunité d’éloigner leurs méfaits de cette dernière. Cette conséquence s’explique principalement par la dureté coloniale qui accompagnait invariablement le quotidien de chaque colon, dont la brutalité n’eut d’égal que l’immense tâche à affronter :

Le colon s’est expatrié sur une terre au dur climat, où le labeur est pénible, le déboire fréquent, le bénéfice problématique, l’entreprise souvent compromise par les routines, l’ignorance ou la paresse de l’auxiliaire indigène. Sous des cieux incléments, ce colon, qui trime dur, souffre et son esprit s’aigrit.[30]

Pourtant la sélection de ces agents, selon l’auteur, aurait dû être au contraire très sélective, pour une mission aussi délicate et hautement humaine qu’est celle de la colonisation. Mais la cruauté des climats, et les nombreux obstacles qui entraveront le chemin de l’aventure coloniale, seront autant d’éléments qui ne feront que décourager davantage ses artisans, mêmes pour ceux étant pétris des meilleures intentions. Ces conditions les inciteront le plus souvent à se laisser aller à la facilité, et à suivre ainsi la mauvaise voie, qui leur feront prendre de mauvaises décisions : « Il prend dès lors vis-à-vis d’elle des habitudes mauvaises, la rudoie, la bouscule, la tutoie, l’offense, sans discerner s’il s’adresse à un coolie ou à un indigène lettré et dignitaire, sans rassurer les rancœurs durables qu’il inscrit au tréfonds d’âmes qui savent ne pas oublier.[31] »

Par ailleurs, le système juridique à deux, voire trois vitesses, qui régira les rapports de droit à la fois des colons et des fonctionnaires français d’outre-mer, ayant le plein exercice de leur personnalité juridique au travers de la jouissance de leur citoyenneté, et des autres indigènes, bénéficiant d’une sous citoyenneté, voire parfois d’un statut inexistant, contribuera d’autant plus à stigmatiser ces populations indigènes, juridiquement et intrinsèquement inférieurs à l’homme blanc : « Cette condition de l’indigène colonisé, astreint à un régime de sous-citoyenneté, voire de non citoyenneté, tout en ‘‘ bénéficiant ’’ de la nationalité française dans ses aspects de contrainte (notamment, le service militaire) est bien connu globalement.[32] »

Ce fossé creusé de lui-même par l’administration coloniale et par l’indiscipline de ses agents vis-à-vis des gouvernements locaux, auront été : « l’une des pires servitudes de la colonisation .[33] » selon Albert Sarraut, en poursuivant : « Ceux qui s’en rendent coupables ne mesurent pas la part de leurs responsabilités dans les agitations qui secouent nos domaines coloniaux.[34] »

Et cette introspection expiatoire de l’administration coloniale ne s’arrête pas à ses simples agents, la faiblesse des ressources allouées aux colonies aura été également l’un de ses pires manquements.

B-    Une carence de la métropole pour ses dotations coloniales

La métropole aurait dû dès le départ – d’après Albert Sarraut – doter ses colonies des premières infrastructures nécessaires à une exploitation économique suffisante, telles étaient les critiques récurrentes de l’auteur à l’égard de la politique coloniale de la France, qu’il avait déjà formulées, dès la parution de son livre « Mise en valeur des colonies » de 1922. Mais faute de moyens financiers, le pays ne s’y employa que très peu, à l’aide principalement de prêts restant toujours à la charge des colonies. De nombreuses inégalités de dotations étaient même à déplorer entre les différentes colonies sous domination française. Ainsi les deux principales possessions qu’étaient l’Algérie et l’Indochine absorbaient à elles seules la majeure partie des crédits coloniaux. Mais face au gouffre économique que représentaient le budget d’Outre-Mer, une loi de 1905 vint consacrer le principe d’autonomie financière des colonies.

Si bien que très vite, ces disparités firent apparaître des différenciations de traitement entre la métropole et ces territoires. La colonie la plus pauvrement dotée fut sans nul doute l’A.E.F,[35] qui en raison de son éloignement, et d’intérêts stratégiques quasiment nuls – dues en majeur partie au manque de ressources présentes sur le territoire – se verra être négligée par l’Empire d’investissements financiers, ou d’une politique de mise en valeur efficace.

Pire que cela, l’auteur critique la nouvelle politique de l’État, en appelant aux investissements privés pour pallier le déficit d’infrastructure, par une prise en charge de compagnies d’exploitations pour le développement de ces colonies faiblement dotées. En effet, pour tenter de rentabiliser un secteur largement déficitaire, la métropole entrepris le partage de l’A.E.F en quarante concessions d’une zone vaste comme la France[36] :

« Il s’agissait en fait d’une véritable démission de l’État : renonçant à faire lui-même les énormes investissements d’infrastructure nécessaires, celui-ci espérait que l’initiative privée, sous l’aiguillon des bénéfices escomptés, mettrait le pays en valeur.[37] »

Ces compagnies n’hésiteront pas à exploiter les indigènes par un travail forcé, aux seules bénéfices économiques à courts termes, qui ne permirent pas l’installation durable d’infrastructures productives dans cette région africaine, et animeront d’autant plus la méfiance des indigènes.

Mais pour autant, l’auteur n’était pas fondamentalement contre l’idée des travaux forcés, devant être exercés toutefois exclusivement au service de l’intérêt général, et non pas pour le compte d’intérêts privés ne justifiant pas de besoins urgents : « Il faut, souvent d’extrême urgence, y assurer à l’individu les satisfactions des besoins premiers : alimentation, vêtements, logement, communications.[38] »

Ainsi, ces menaces créent par l’action coloniale elle-même, eurent certes pour conséquence de remettre en cause la présence des puissances Occidentales sur ces terres d’Outre-Mer, aux yeux des indigènes, mais eurent cependant la vertu de mettre en lumière ces failles, aux yeux des colons, alors souvent bercés par la douceur d’une mission civilisatrice, apportant avec elle, les progrès de la science, qui dédouanaient parfois l’impunité de leurs actes. Des devoirs se présentèrent dès lors face aux Occidentaux.

Un appel de nouveaux devoirs, auxquelles ils devront nécessairement répondre, sous peine de voir leur domination remise définitivement en cause.


REFERENCES

[1] Charles Rizk , Entre l’Islam et l’arabisme: Les Arabes jusqu’en 1945, Coll présence du monde arabe, édition Albin Michel, 1983, p.132.

[2] Albert Sarraut, op. cit., p.125.

[3] Sophie Chautard, Géopolitique du XXème siècle et du nouvel ordre mondial, P.216, Coll principes, édition Jeunes édition, 2005, p.216.

[4] Albert Sarraut, op. cit., p.125.

[5] Biraben Jean-Noël. Le point sur l’histoire de la population du Japon. In: Population, 48ᵉ année, n°2, 1993. pp. 450.

[6]Hérodote, 22 juin 1636(1115-1227) le Japon se replie sur lui-même, https://www.herodote.net/22_juin_1636-evenement-16360622.php

[7] Albert Sarraut, op. cit., pp. 119-120.

[8] Ibid., p. 120.

[9] Gérard Vindt, Alternatives Economiques, Meiji : une industrialisation mercantiliste, n° 219 – novembre 2003.

[10] Ibid., p.4.

[11] Ibid.

[12] Alain Rouquié, l’Histoire, Amérique Latine, la chasse gardée des États-Unis, n°322, juillet 2007, p.96.

[13] Alliance monarchique entre la Russie, la Prusse, et l’Autriche de 1815. La France y adhère en 1818, et après avoir été chargée de restaurer la monarchie absolue d’Espagne en 1823, propose de réaffirmer la puissance espagnole en raffermissant son autorité sur ses anciennes colonies d’Amérique Latine devenus indépendantes.

[14] Granjon Marie-Christine. Les interventions des États-Unis en Amérique centrale (1885-1980) : le poids du passé. In: Politique étrangère, n°2 – 1982 – 47ᵉannée. pp. 299.

[15] Lors de la guerre hispano-américaine de 1898, l’Espagne perdra ses dernières possessions américaines, mettant fin ainsi à plus de quatre siècles de présence au nouveau monde.

[16] Discours du président américain du 11 février 1918.

[17] Albert Sarraut, Discours de Constantine, 1927.

[18] Albert Sarraut, op. cit., p. 132.

[19] Discours de Winston Churchill, 1920.

[20] Albert Sarraut, op. cit., p.136.

[21] Ibid., p.98.

[22] L’édition électronique, Ferdinand Buisson, http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=2374

[23] Ibid.

[24] Albert Sarraut, op. cit., p.98.

[25] Lettre Victor Schœlcher au député Laurent-Antoine Pagnerre le 1 er Mai 1848.

[26] Décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848, article 7.

[27] Daniel Lefeuvre, Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris, Flammarion, Champs actuel, 2008, p.23.

[28] Albert Sarraut, op. cit., p.88.

[29] Françoise Vergnés, Abolir l’esclavage une utopie coloniale : les ambiguïté d’une politique humanitaire, Paris, Albin Michel, l’Harmattan, 2001, p. 35.

[30] Albert Sarraut, op. cit., p.138.

[31] Ibid., p.138.

[32] Andrés Hervé, « Droit de vote : de l’exclusion des indigènes colonisés à celle des immigrés », Revue Asylon(s), Numéro 4, mai 2008, “Institutionnalihttp://www.historius.fr/wp-admin/post-new.phpsation de la xénophobie en France”

[33] Albert Sarraut, op. cit., p.139.

[34] Ibid.

[35] Afrique Équatoriale française : Fédération de l’Empire colonial français crée en 1910, regroupant quatre pays équatoriaux : Congo, Gabon, Tchad, Oubangui-Tchari-Tchad.

[36] Catherine Coquery-Vidrovitch , l’Histoire, « Le Congo au temps des colonies », collections n°11,avril 2001,p.36.

[37] Ibid.

[38] Albert Sarraut, op. cit., p.90.

Auteur : Benjamin KAROUBY

Directeur Editorial

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