Cycle d’Histoire du Droit de l’Outre-Mer – Etude de l’oeuvre d’Albert Sarraut : Grandeurs et Servitudes Coloniales (part.5/6)

« Il est plus facile de faire la guerre que la paix »                                Georges Clémenceau, Discours de Verdun, 14 juillet 1919

CHAPITRE II – LES DEVOIRS INCOMBANT AUX PUISSANCES  COLONIALES                                                                                

Pour éviter l’implosion d’un système apparaissant à bout de souffle, Albert Sarraut – convaincu qu’une nouvelle étape avait été franchie au sein des Empire coloniaux – prônait désormais[1] l’ouverture des pays à une coopération interétatique, à l’heure où les intérêts personnels et collectifs s’entrecroisaient de manière toujours plus mondiale. Et ce constat demeurait d’autant plus perceptible, que la Première Guerre mondiale avait déjà gravement nuit à l’image de la domination Occidentale.

C’est ainsi que l’auteur plaidera pour la création d’une unité politique européenne, centrée autour de la coopération coloniale, pour ne plus reproduire les erreurs d’autrefois, mais au contraire tourner tous les efforts – auparavant consacrés à cette lutte régionale – autours d’une réponse commune, qui saura restaurer l’aura coloniale d’autrefois, pour ainsi poursuivre ces efforts, visant au développement de l’humanité. Pour autant, les obstacles semblent être encore bien trop nombreux pour espérer l’adhésion générale à cette entreprise, semblant irréaliste au vue des nombreuses dissensions qui attisaient les tensions de l’époque (Section I).

Et parce que de grandes puissances mondiales avaient progressivement émergées en dehors du cercle restreint européen, désormais le nouvel ordre mondial ne pouvait s’organiser sans ces États, à la seule gouvernance du Vieux Continent. Albert Sarraut préconisait en effet l’intégration de l’entente européenne, au sein d’une nouvelle organisation internationale, nouvellement crée par le Traité de Versailles de 1919, destinée à la création d’une « morale internationale.[2] » Mais encore une fois, les réalités d’un monde devenu résolument multipolaire, viendront mettre en difficulté cette volonté (Section II).

Section I : Un problème devant être traité à échelle régionale

Après les déboires de la Première Guerre mondiale, la coopération des États européens deviendra inévitable pour le maintien de son autorité dans le monde (§1). Mais cette unification sera d’autant plus problématique, en raison des nombreuses dissensions qui subsisteront au lendemain de la Grande Guerre (§2).

Paragraphe 1 : L’obligation d’une coopération européenne étroite

L’éclatement de la Première Guerre mondiale en Europe sonna le début d’un Conflit qui allait entrainer une ruine aussi bien matérielle que morale de l’Europe, qui fut en tous points profondément affectée (A). Cette autodestruction imposera dès lors une unification du Continent, pour restaurer le pouvoir d’antan (B).

A-    L’irruption de la Grande guerre

L’auteur considérait la situation comme urgente, et appelait à cette union le plus rapidement possible, car les problèmes ne manquaient pas à la charge de ses artisans à cette époque. En effet, en sus de toutes les erreurs évoquées précédemment, le premier véritable évènement qui fit trembler les fondations coloniales de la planète, fut sans conteste la Première Guerre mondiale : « Dans le conflit dont la commotion s’est propagée jusqu’aux confins de la planète, l’Europe a perdu, avec son unité, l’autorité de ce commandement moral qui lui avait permis la domination et la régulation de l’univers.[3] »

La perte de ce commandement, fut autant due au handicap moral que cette guerre causa à la grandeur européenne vis-à-vis des populations indigènes, par une violation systématique de tous les engagements pris par le passé (gaz de combats, villes ouvertes bombardées, massacres de civils…), qu’au désastre financier que ce conflit entraina, ruinant ainsi l’Europe entière au prix d’une guerre totale, qui mobilisa les fruits de sa civilisation non plus au service de l’humanité, mais dans un unique but de destruction, qui grèvera pendant longtemps les budgets européens.

Car le bilan fut à la hauteur de cette catastrophe : Le premier conflit mondial fut d’un choc sans précédent qui faucha des millions de personnes, créant ainsi un déficit démographique comme l’Europe n’en avait jamais connu, et plus particulièrement pour la France.[4] Mais à cette hécatombe des armes, bientôt succédera la Grippe Espagnole, qui d’après des estimations fit au moins autant de victimes que la Grande Guerre elle-même.[5]

Sans parler de l’irruption des puissances américaines et japonaises, qui profitèrent pleinement des marchés délaissés par les puissances européennes, pour ainsi inonder ces derniers de leurs produits et en tirer de nombreux bénéfices commerciaux. Mais pourtant, l’Europe se releva matériellement assez vite de cette guerre. La contribution de leurs colonies, et le perfectionnement d’une industrie qui avait pris son essor – par les fournitures d’armements – permirent au Vieux Continent de retrouver son apparence d’avant-guerre, voire même de renouer avec une croissance significative, et ce dès le années 1920. On parlera d’ailleurs des Années Folles pour caractériser cette prospérité retrouvée.

Cette force amoindrie n’en demeurait pas moins toujours étincelante. Et sa grandeur d’Outre-Mer pouvait toujours être restaurée, à la seule condition toutefois, qu’elle soit le fruit d’une coopération européenne.

B-    Les États-Unis d’Europe

Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France.[6]

Tel que le prophétisait déjà Victor Hugo, la volonté d’unir la puissance européenne, en tant que réalité politique et effective, fut un rêve de longue date. Mais ce dernier se sera longtemps heurté à des intérêts divergents, qui poussèrent les États à agir pour leurs comptes personnels, éblouit par l’éclat de bénéfices à court terme. Ainsi Albert Sarraut citera pour souligner ces discordes l’exemple du « Colonial Office anglais et ses Lawrence,[7] » ayant : « maintes fois essayé d’ébranler notre autorité et suscité sous nos pas les pires embûches.[8] »

Selon l’auteur, les grandes puissances coloniales ayant les mêmes origines historiques, et la même politique de rayonnement sur le reste du monde – via l’exploitation d’un domaine colonial – se devront de coopérer pour conserver leurs Empires, et de coopérer efficacement. Car les actions de l’une de ces puissances sur ses possessions, qu’elles soient négatives ou au contraire positives, amènent indirectement et irrésistiblement leurs lots de répercussions sur les territoires contrôlés par d’autres Nations. L’auteur parlera à cet effet d’une certaine « Fédération organisée des États européens[9] » devant « vouer sa grande force unanime à la même cause, son attention au même problème.[10] »

En effet, le Continent – regroupant en son sein la totalité des peuples colonisateurs – n’est-il pas lui-même le résultat d’une fédération indirecte, qui se sera nourris des fruits de sa différenciation des siècles durant ? Avec l’achèvement de son statut d’État-nation, par lequel sa culture délimitait aussi précisément les lignes de ses frontières qu’un obstacle naturelle et infranchissable le ferait. C’est cette force – décrite par Sarraut – qui s’élança en dehors de ses frontières, aussi sûre que ces siècles de réflexion qui lui avait permis de forger les armes, et les outils de sa domination, qui feront sa grandeur, aboutissant ainsi à propager une identité Occidentale servant alors de gouvernail pour l’humanité. C’est pourquoi l’auteur propose la création d’une fédération européenne :  « Car celle-ci s’organiserait sur la base d’une entente économique, cette entente s’incorporerait nécessairement à l’économie coloniale.[11] »

Cependant, ces volontés hautement humanistes, et ambitieuses quant aux résultats recherchés, étaient restées au simple stade de souhait. Car une nouvelle fois, les réalités d’une Europe plus que jamais divisée persistaient.

Paragraphe 2 : La réalité d’une Europe fracturée

L’existence d’une Europe d’États désunies est une conséquence majeure du Traité de Versailles de 1919, qui entendait traiter toutes les conséquences de la fin de la Première Guerre mondiale. Et loin d’avoir apaisé une situation obscurcie depuis plus de quatre années, ce Traité au contraire posa les jalons d’une nouvelle période d’incertitude, qui connaitra son point d’orgue lors de la Seconde Guerre mondiale.

En effet, le sort réservé aux pays vaincus fut logiquement dicté par la passion du drame qu’avait été le dernier conflit. Ce traité signé à Versailles fut déjà par le lieu, d’une portée hautement symbolique. Car de cette même salle, qui allait entériner la défaite allemande, fut proclamé un demi-siècle auparavant, l’unité et la grandeur de ce même Empire. Le ton était alors donné quant au sort réservé pour les vaincus de l’Histoire, qui signèrent – sans conditions – le Traité le 28 juin 1919, à la date anniversaire des cinq années où commença le conflit, sous le regard bienveillant de l’immense peinture qui dominait la pièce – installée pour l’occasion – Louis XIV traversant le Rhin.

Le contenu de cet accord fut le fruit de longues tractations, lors de la Conférence de paix de Paris débutée en janvier de la même année. Et cette dernière révélait déjà les nombreuses dissensions européennes qui subsistaient, quant à la position à adopter pour le sort de l’Allemagne. La France souhaitait faire payer le prix fort à l’Allemagne par son démantèlement, qui aurait entrainé sa disparition pure et simple. L’Angleterre quant à elle prônait plutôt la restauration du pays en tant que grande puissance, dans un souci de rééquilibrage du Continent. Tandis que l’Italie ne réclamait rien d’autre que de modestes territoires autour de la mer Adriatique, au détriment de l’Empire Austro-Hongrois. Ces négociations aboutirent à des concessions draconiennes pour l’Allemagne – qui n’avait pas été conviée à ces négociations – et refusa même dans un premier temps de signer le Traité, avant de finalement se résigner à ratifier ce qui sera considéré comme un diktat par l’opinion allemande.

Ainsi les termes du Traité de Versailles prévoyaient en outre, de nombreuses amputations territoriales de l’Allemagne au profit des alliés, avec notamment la restitution de l’Alsace-Lorraine à la France, annexées depuis 1871. Si bien que le territoire sera amoindrit d’un huitième de sa surface d’avant-guerre, et du dixième de sa population.[12] Son armée sera réduite, et son territoire occupé. De très lourdes indemnités de guerre seront également exigées par les vainqueurs : 132 milliards de mark-or,[13] à titre de dédommagement pour la responsabilité du conflit. Ce montant sera jugé comme beaucoup trop excessif par les économistes de l’époque, mais les représentants des États victorieux n’écoutèrent pas les avertissements des spécialistes sur les conséquences dangereuses d’un tel traité :

Après la dépression économique causée par la perte de ses colonies, de sa flotte marchande, de ses possessions à l’étranger, l’Allemagne ne serait plus en état d’importer de l’étranger des matières premières en quantité suffisante. Fatalement, une partie énorme de l’industrie allemande serait donc condamnée à cesser d’exister. En même temps, le besoin d’importer des vivres augmenterait considérablement, tandis que la possibilité de le satisfaire diminuerait au même degré.[14]

Et, parmi toutes ces sanctions spectaculaires, la confiscation de ses colonies, selon Albert Sarraut, aura été l’une des principales servitudes pour l’économie allemande. Cette dernière rendra de fait, la satisfaction des exigences du Traité de Versailles irréalisable, par l’incapacité de l’Allemagne à se reconstruire économiquement : « Elle a privé l’économie germanique de ravitaillements en matières premières et de débouchés commerciaux qu’elle peut avoir la tentation de retrouver, au besoin par la force, dans ses confins européens.[15] »

En effet, ses colonies lui auront été retirées et placées sous le contrôle de la S.D.N par l’utilisation de mandats, cogérées par l’Angleterre et la France. Cette situation précaire de la santé économique allemande, se répercuta inévitablement sur les conditions de vie de sa population, qui multiplièrent alors les protestations au travers de révoltes et de grèves du travail. Ce climat insurrectionnel qui traversa l’Allemagne, eu pour conséquence d’amoindrir plus encore les capacités productives du pays, incapable de rembourser l’énorme dette de guerre. En conséquence de quoi, en 1923 la France aidée de la Belgique décida d’envahir les centres de production industrielle situées dans la vallée de la Ruhr, pour ainsi faire pression sur les autorités allemandes et obtenir les indemnités. En vain.

La situation de l’Italie était également un autre symbole de cette profonde fracture qui s’était installée sur le Vieux-Continent. A l’origine, le pays qui faisait partie de la triple Alliance,[16] rejoint la triple Entente le 24 mai 1915, au terme d’un accord secret conclu quelques mois plus tôt,[17] prévoyant le gain de provinces de la côte Adriatique, à la fin de la guerre.                                                                                                                          Mais les promesses ne furent pas tenues par les Alliés, et l’Italie demeurera la grande perdante du partage des territoires coloniaux, si bien que la notion de « victoire mutilée.[18] » pour évoquer la Première Guerre mondiale emportera très vite l’adhésion nationale.

Ainsi, l’absence de débouchés marchandes, le manque de matières premières, et l’impossibilité de réguler des populations en surplus, seront autant de germes fertiles au morcellement de l’Europe, d’où émergera des régimes autoritaires – au sein des deux pays précédemment cités – le parti national fasciste de Mussolini pour l’Italie en 1922, et le parti nazi d’Hitler pour l’Allemagne en 1933. Face à ces nombreux périls qui menacèrent à nouveau la sécurité mondiale, le rôle de la communauté internationale – comme possibilité de refonder la doctrine coloniale – s’avéra être le seul salut pour éviter un nouvel embrasement du Continent.

Section II : La recherche d’une coopération avec la communauté internationale

Albert Sarraut entendait au travers de la nouvelle organisation internationale de la Société des Nations – qui a vocation à maintenir la paix dans le monde – encadrer efficacement la question coloniale pour maintenir cette fraternité mondiale (§1). Mais les souhaits de l’auteur se heurteront une nouvelle fois à une fracture de la cohésion universelle, qui du fait de la non-adhésion de grandes puissances, reposait sur un équilibre fragile (§2).

Paragraphe 1 : La Société des Nation : une organisation à vocation internationale

La S.D.N fut créée en 1919, par le Traité de Versailles, sous l’impulsion notable du président américain Thomas Woodrow Wilson. Ce dernier fera état de la nécessité de la création d’une « Association générale des nations.[19] » qui « devra être formée sur la base de pactes spécifiques afin d’assurer les garanties mutuelles d’indépendance politique et d’intégrité territoriale, aussi bien aux petits États qu’aux grands.[20] » au travers de ce discours devant le Congrès américain, où il égrènera ses 14 points visant à ramener la paix et la sécurité en Europe.

Albert Sarraut considérait cet organisme comme indispensable pour assurer la coexistence pacifique du monde : « La paix de l’Europe, en la supposant fondée, n’est qu’une étape, une préface, capitale à coup sûr, mais insuffisante dans le grand œuvre de la paix universelle.[21] », en considération de la nouvelle multi-polarité qui avait émergé de l’émancipation des peuples, via l’action coloniale. Le droit international se voyait reconnaitre une nouvelle fonction incontournable, car désormais des troubles tout aussi destructeurs pouvaient déchirer les peuples du monde entier, et plus seulement en Europe, mais également en Asie, dont le déchainement mondial, par ses masses, sa puissance et ses passions, pouvait se répercuter d’une manière beaucoup plus grave sur le reste du monde.

Car le cœur du problème résidait finalement dans l’apparition de ce péril, crée par l’action coloniale elle-même selon l’auteur, par l’armement matériel et démographique réalisé par l’outillage  européen sur les  peuples asiatiques, qui fort de ces acquis, en démultiplièrent les bénéfices, bouleversant alors la place des hommes au sein du monde, et appelant de cette manière à la création d’un nouvel ordre mondial : « L’œuvre de la Société Des Nations serait vaine s’il n’en devait sortir la fondation d’un ordre nouveau réglant sur d’autres données les rythmes et les interférences de la vie universelle.[22] »

De cette manière, l’auteur entendait repenser totalement les rapports qui régissaient la hiérarchie des peuples, selon la logique d’un « prétendu postulat darwinien.[23] »  qui n’avait que trop souvent atteint un point de discorde tel, que la guerre ne fut que l’éternelle réponse à une question, qui trouvait son lointain écho dans les derniers soupirs d’anciens peuples massacrés, qui avaient déjà questionné de la même manière les ancêtres des massacreurs, sans que ces derniers purent douter du bien-fondé de cette réponse, apportée par leurs prédécesseurs, et dont le flambeau, illuminait leur glorieuse destinée depuis les temps des premiers massacreurs, aussi sûrement que le soleil illuminait leur chemin, et évitait ainsi qu’ils soient les massacrés.

Ainsi, au vu de l’immensité de la tâche, ce type de logique dominatrice commandait inexorablement la majorité des rapports coloniaux entre les différentes Civilisations, et ce depuis les débuts de cette entreprise, surtout à son commencement. Mais changer ce postulat semblait relever de l’impossible pour des peuples, qui tout en récoltant les bénéfices de cette domination, n’oubliez pas les servitudes qu’elles lui avaient causées, et qui lui permettront, un jour, comme la moisson du printemps porteuse de tous ses fruits succède irrésistiblement à la rigueur de l’hiver, de s’affranchir eux-mêmes de leurs chaînes, et peut-être de dominer ensuite à leur tour.

C’est un Albert Sarraut empreint de réalisme, qui considérait alors que l’apport de la science Occidentale à ces pays leur avait conféré désormais une certaine maturité institutionnelle, obligeant ainsi les Empires à repenser leur doctrine de domination, pour ne pas que ces derniers s’évanouissent. Dans cette optique, l’émergence de la Société Des Nations, au travers de la communauté internationale, était l’occasion de recourir au contrepoids d’un arbitre, qui imposerait de ce fait, sa décision, par l’influence unie de l’ensemble des puissances qui la composerait :

Il faudra bien en arriver là pour résorber, dans la paix durable issue des accords équitables entre les continents, la crise qui met en jeu l’avenir de la civilisation européenne et a déjà tant fait parler de la ‘‘ Déchéance de l’Occident. ’’ Et j’entends bien, je n’entends que trop, hélas ! les objections qui se pressent à la pensée dès qu’un tel dessein se formule.[24]

En effet, la réalisation d’un tel projet de gouvernance mondial et non plus régional, sera stoppé par de nombreux intérêts divergents, que commandèrent des actions dissidentes, dirigées par des pays peu soucieux de la restauration de la puissance européenne, et à la préservation de la paix mondiale.

Paragraphe 2 : Une stature internationale non-assumée

La position de plusieurs puissances au sortir de la Grande Guerre, donna lieu à de nombreuses interrogations quant à l’utilité de la constitution d’une communauté internationale, qui était alors dès le départ, amputée de l’influence Américaine (A), et Soviétique (B).

A-    L’imposture des États-Unis

Suite à la surenchère destructrice en Europe durant la Grande Guerre, les États-Unis – qui étaient déjà la première puissance économique mondiale depuis le dépassement de l’Angleterre en 1872 – sortirent d’autant plus renforcés par la dévastation du Vieux-Continent, qui permis de déplacer le centre de gravité mondial de l’économie, de l’Europe à l’Amérique, grâce à de nombreux prêts d’argent, qui avaient été réclamés par la Triple Entente[25] alors en sérieuse difficulté financière :

Pour payer son coûteux outillage public et son large équipement industriel, l’Amérique était devenue, selon l’expression d’un professeur de son Université de Columbia, M. Edwin Seligman, ‘‘ la grande débitrice du monde européen ’’. Si elle en est aujourd’hui la plus grande créancière, c’est que la guerre, qui a ruiné l’Europe, l’a enrichie de tout l’or de la vieille terre maternelle.[26]

En effet, les Etats-Unis, forts déjà de leur prééminence avant l’irruption du conflit mondial – en tant que première puissance agricole et industrielle  respectivement dès 1840[27] et 1900[28] – deviendront alors les principaux créanciers des pays européens à l’issu de la guerre. De plus, les américains auront également réussi à capter une très grande partie des réserves d’or mondiales.

Cette hégémonie permis en outre de faire basculer le sort de la guerre, et de sortir le conflit de son enlisement, passant ainsi d’une phase de position qui piétinait depuis quatre années, vers un retour au mouvement, qui viendra à bout des forces allemandes au terme de l’armistice du 11 novembre 1918. Ce changement de doctrine – qui avait été caractérisé par un certain isolationnisme américain depuis la doctrine Monroe de 1823 –  semblait devenue effectif avec la déclaration des 14 points de la nouvelle politique américaine du président Wilson, qui précéda la création de la S.D.N sous l’impulsion de ce dernier, laissant présager un futur plus interventionniste de la part des États-Unis, plus enclin à participer à la construction du nouvel ordre mondial.

Mais pourtant, il n’en fut rien. La Grande Guerre terminée, les États-Unis repartirent aussitôt dans leur isolement qui les avaient si bien caractérisés jusqu’à lors, avant d’enterrer définitivement les espoirs de naissance d’une communauté internationale influente, par le refus de la ratification du Traité de Versailles du Congrès américain le 19 mars 1920.

Et plus que ce simple refus d’adhérer à l’organisation internationale de maintien de la paix, les États-Unis n’en demeuraient pas moins être les organisateurs d’une conférence mondiale portant sur le désarmement naval, qui aboutira à la réduction des forces maritimes dans le pacifique : « Ce qui revient à appauvrir les moyens de défense de l’Europe coloniale dans les domaines d’outre-mer où la prédication wilsonienne, exploitée par le bolchévisme, a provoqué l’indiscipline des races.[29] » Ce double jeu dénoncé par Albert Sarraut, sera responsable d’un affaiblissement plus conséquent encore, de la force politique et économique de l’Europe, alors embourbée en plein marasme de la Grande Dépression. Cette attitude sera dénoncée avec force par l’auteur : « A-t-elle bien pesé les responsabilités qu’elle assume, non seulement au regard de l’humanité, qui a besoin du génie de l’Occident, mais au regard de sa propre fortune, lorsqu’elle sépare sa cause de celle de l’Europe et travaille à amoindrir celle-ci ?[30] »

Une autre puissance étrangère contribuera également à ce discrédit européen, tout comme les États-Unis, par son refus d’adhérer à la Société Des Nations.

B-    L’imposture de la Russie Communiste

La Russie participa pendant longtemps à l’essor colonial mondial, avant de finalement adopter une politique hostile à l’égard des Empires, suite à la Révolution Bolchévique de 1917, qui aboutira à l’instauration d’un régime Soviétique. Par la suite, la Russie devint hostile aux Empires coloniaux européens, et n’aura de cesse de lutter contre ces derniers, à l’aide notamment d’une propagande communiste incisive à l’adresse des indigènes sous domination occidentale, qui créa de nombreux troubles au sein des possession asiatiques du Vieux-Continent : « Je parle de la Russie, de la Russie Soviétique, de la puissante nation qui, après avoir formé pendant plusieurs siècles la pointe d’avant-garde de l’expansion européenne en Asie, est devenue contre l’Europe la tête de colonne de l’offensive asiatique.[31] »

Ce changement de doctrine brutale alors orchestré par l’U.R.S.S[32], n’eut d’égal que son changement de régime – suite à l’adoption du communisme – tout aussi abrupt, qui lui imposa dès lors à lutter contre le système capitaliste, et donc par ricochet contre les Empires coloniaux qui en furent les pionniers. Ainsi, face à l’instabilité provoquée par les actions de la Russie, Albert Sarraut appelle les États européens à prendre une décision urgente quant à la position à adopter à l’égard de ce pays, intrinsèquement adverse à la restauration des Empires coloniaux : « Dès lors, la nécessité s’impose d’une politique cohérente des colonisateurs européens, commandée par un choix catégorique entre deux solutions : celle de l’accord, ou celle du combat.[33]  »

Par ailleurs, à l’instar des États-Unis, les soviétiques qui étaient alors en pleine restructuration communiste, n’adhérèrent pas au Traité de Versailles prévoyant la création d’une communauté internationale au travers de la S.D.N. Ce refus symbolisa encore une fois les desseins hostiles de ce pays, qui en ne ratifiant pas ce traité, signifiait ainsi d’une manière détournée à l’Europe, son intention de ne pas choisir la voie de la conciliation politique et pacifique, destinée à la construction d’un nouvel ordre mondial fondé sur une coexistence pacifique des peuples. Bien au contraire, par cet isolement diplomatique consentit, l’U.R.S.S ne fit qu’accroitre davantage les tensions face à une Europe résolument désunie.

En effet, une telle union de pays ne pouvait s’effacer de la carte du monde aussi aisément, par sa puissance démographique tout d’abord – 160 millions d’habitants[34]– mais surtout par son emprise idéologique, avec l’avènement du communisme, et de l’influence de cette force dogmatique, qui recruta de nombreux prédicateurs à travers le monde, y compris au sein des démocraties occidentales, avec la fondation de partis communistes influents en Europe.

REFERENCES

[1] Au jour où son livre paraît pour rappel en 1931.

[2] Albert Sarraut, op. cit., p. 169.

[3] Ibid., p.8.

[4] Proportionnellement à sa population, la France fut le belligérant le plus affecté de tous les acteurs de la Première Guerre mondiale, avec 1,4 millions de soldats tués. La classe d’âge la plus touchée fut celle des moins de 20 ans, qui en sus des morts naturels, fut amputée à hauteur de 52% à l’issu du conflit.

[5] Sciences et Avenirs, Grippe espagnole : le mystère de son origine enfin résolu, http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20140430.OBS5630/grippe-espagnole-le-mystere-du-virus-resolu.html, en ligne, page consultée le 1er mai.

[6] Discours Victor Hugo, Congrès de la paix à Paris en 1849.

[7] Albert Sarraut, op. cit. p.158.

[8] Ibid.

[9] Ibid., p.164.

[10]Ibid.

[11] Ibid.

[12] Hérodote, 28 juin 1919 paix bâclée à Versailles, en ligne, page consultée le 1er mai 2016, https://www.herodote.net/28_juin_1919-evenement-19190628.php

[13] Larousse, Histoire : l’ambiguïté du Traité de Versailles, en ligne, page consultée le 1er mai 2016, http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/question_des_r%C3%A9parations/87469

[14] Keynes, Les conséquences économiques de la paix, Paris, Collection Gallimard, 1920, p. 42.

[15] Albert Sarraut, op. cit., p. 172.

[16] Groupement politique de 1882, formé de l’Allemagne, L’Autriche-Hongrie, et de l’Italie.

[17] Pacte de Londres du 26 avril 1915 entre la Triple Entente et l’Italie pour que cette dernière rejoigne leur rang, en échange de la promesse de territoires.

[18] Expression de Gabriele D’Annunzio de 1919, prince de Montenevoso.

[19]  Président Américain Thomas Woodrow Wilson devant le Congrès, le 8 janvier 1918.

[20] Ibid.

[21] Albert Sarraut, op. cit., p.160.

[22] Ibid. p.161.

[23] Ibid., p.163.

[24] Ibid., p.164.

[25] Accord diplomatique et militaire de 1892, formé par la France et la Russie à l’origine, elles seront rejointes par l’Angleterre en 1907.

[26] Albert Sarraut, op. cit., p. 163.

[27] Bairoch Paul, Niveaux de developpement économique de 1810 à 1910, In : Annales. Economies, Sociétés, Civilisations. 20°année, N°6, 1965, tableau p. 1096.

[28] Ibid., p.1110.

[29] Albert Sarraut, op. cit., p.167.

[30] Ibid.

[31] Ibid., p.168.

[32] Union des Républiques Socialistes et Soviétiques fondée en 1922.

[33] Albert Sarraut, op. cit., p.169.

[34] Ibid.

Auteur : Benjamin KAROUBY

Directeur Editorial

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