L’Histoire d’Angleterre de Catherine Macaulay (part.2/2)

II – Une Histoire d’Angleterre atypique, soulevant les interrogations

Macaulay est certes la première femme à écrire l’Histoire d’Angleterre, mais elle n’a pas écrit la première Histoire d’Angleterre. Lorsqu’elle commence à écrire la sienne, la référence de l’époque était l’Histoire de David Hume, philosophe et historien Tory. Aussi, se pose la question de pourquoi écrire une autre histoire ? En réalité, l’enjeu semble plutôt idéologique qu’historique comme cela a bien été relevé dans l’ouvrage de Mason[1]. L’idée de Macaulay semble alors de déconstruire à travers une analyse personnelle de l’histoire d’Angleterre, une vision trop partisante, et trop favorable à la monarchie (A), mais il est alors possible de reprocher à Macaulay, ce qu’elle-même reproche à ses adversaires, à savoir de faire preuve d’une trop grande subjectivité qui finit par donner une vision faussée de la réalité à un lecteur non averti (B).

  • A. Un récit destiné à déconstruire des théories favorables à la monarchie

A travers son histoire d’Angleterre, Macaulay qui s’attache à faire la promotion de ses idées républicaines, devait avant tout démonter les thèses qui pouvaient représenter un obstacle à sa pensée. Aussi, elle identifiera principalement deux adversaires auxquels elle répondra dans son histoire, à savoir Thomas Hobbes (1), et David Hume (2).

  1. La critique de la monarchie Hobbesienne

Dans son histoire d’Angleterre, outre de ranimer la pensée radicale, Macaulay s’attache à délégitimer la monarchie. Adhérant sans doute à la tradition des niveleurs, et plus précisément à celle d’un Overton[2], elle doit pour ce faire s’opposer aux idées émise par Thomas Hobbes sur ce sujet.

Déjà, elle avait montré une certaine distanciation à l’égard de sa vision sur les rapports humains. En effet, loin d’adhérer à son fameux : « l’homme est un loup pour l’homme », elle préfère suivant l’école stoïcienne et les niveleurs, considérer l’homme comme un être doté de raison, capable de comprendre que son profit passe par celui des autres, aboutissant alors à la maxime : « ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse »[3].

Aussi, s’agissant de la monarchie, du pacte proposé par Hobbes, celle-ci le rejette sans condition. Selon Macaulay, un pacte, une convention, se fait avec l’accord de deux parties. Or, si une partie viole ce contrat, celui-ci devient nul et non avenu. Ainsi, concernant le cas de Charles Stuart, celui-ci en gouvernant au mépris de la liberté de ses sujets, aurait violé le contrat, entrainant alors sa nullité.

En effet, et c’est là que la notion de raison devient utile, étant donné qu’aucun homme ne peut raisonnablement s’assujettir à un tyran, il devient alors nécessaire que ce dernier fasse usage d’un droit de résistance à l’oppression, pour faire annuler le contrat qui porta le roi à la tête du peuple. Ainsi, c’est muni de cet argumentaire que Macaulay va justifier l’exécution du roi Charles Ier[4].

Enfin, concernant de manière plus large le régime monarchique, Macaulay veut s’inscrire en opposition aux théories Hobbesienne. En effet, selon elle, le régime monarchique est en soi un régime imparfait, puisque le roi est entouré de favoris qui le flattent sans pour autant être de bons conseils. En outre, les monarques seraient imperméables à tout conseil, n’agissant que selon leurs désirs[5]. Mais sur ce point-là, Catherine Macaulay semble commettre une erreur. En effet, cette dernière semble exclure toute idée d’un monarque éclairé, qui serait à l’écoute de ses conseillers les plus avisés, or, à la même époque que Macaulay, la Russie, en la personne de Catherine II connaissait justement un monarque de ce type-là.

Si Catherine Macaulay concentre ses positions antimonarchiques à l’endroit de Thomas Hobbes, il n’en demeure pas moins, que celle-ci doit s’en prendre avant tout à son rival, l’historien Tory David Hume.

2. L’Histoire d’une radicale, opposée à celle d’un conservateur

Incontestablement, l’Histoire d’Angleterre de Macaulay établie une véritable rupture avec celle de David Hume, aussi, c’est certainement pour cette raison qu’il  « a souvent été remarqué que l’histoire de Macaulay a été lue comme une réponse à l’histoire populaire de l’époque publiée par David Hume »[6].

Aussi, le contraste entre ces deux histoires, démontre qu’un historien peut difficilement être objectif dans le travail de recherche qu’il entreprend. En effet, d’une part David Hume se base sur des points de vue religieux et éthiques conformes à la tradition des « lumières radicales », rejetant au passage l’existence de Dieu ; alors que Macaulay adhère à la tradition des « lumières modérées », et suivant Locke accepte l’existence de Dieu. D’autre part, sur le plan politique, David Hume, fidèle Tory est un conservateur, alors que Macaulay, très proche des Whigs, est une radicale[7].

Ainsi, ces deux personnages ont chacun une vision du monde qui leur est propre, expliquant alors le contraste entre leurs deux histoires. Aussi, il convient de comparer leur vision de l’exécution du roi Charles Ier pour comprendre ce qui les sépare. D’un côté, Hume semble regretter la mort de Charles Ier qui découle non pas d’un processus réfléchi mais de passions absurdes.

En effet, selon Hume cette exécution fut motivée par des injonctions morales. Or, seules les passions peuvent motiver les individus, et donc les injonctions morales invoquées pour justifier le régicide, ne sont en réalité que des passions qui se sont exprimées.

D’un autre côté, Macaulay, fidèle à la tradition jus naturaliste, admet l’existence d’un droit universel et idéal de justice qui doit être respecté. Aussi, c’est le non-respect de ce droit universel par la personne du roi, qui va justifier le régicide[8].

En définitive, Macaulay, semble vouloir se démarquer totalement de Hume tant leurs visions des mêmes faits diffères, mais il ne serait pas recevable de lui reprocher d’avoir écrit une mauvaise histoire, car comme le reconnait Hume, Macaulay et lui-même sont en accord sur les faits, mais pas sur leurs interprétations.[9]

Si son Histoire d’Angleterre permis à Macaulay de présenter une vision différente, concurrente à celle d’un David Hume, celle-ci doit à son tour faire face à la critique négative.

  • B. La remise en cause de l’Histoire d’Angleterre de Catherine Macaulay

Dans le premier volume en français de l’Histoire d’Angleterre de l’Avènement de Jacques Ier à la Révolution, Mirabeau qui fut chargé d’encadrer la traduction de l’ouvrage juge nécessaire de rappeler le contexte historique anglais précédant le décès d’Elizabeth Ier. La raison de cette démarche, vise alors à corriger la première erreur de Macaulay, comme le dit Mirabeau lui-même : « Madame Macaulay commence le règne de Jacques premier, sans aucunes réflexions préliminaires sur les événements qui l’ont précédé. Nous allons réparer cette omission »[10].

En outre, il faut également relever, non pas une omission cette fois-ci mais une véritable erreur de la part de Macaulay. En effet, à la lecture de son histoire, les rois Stuart Jacques Ier et Charles Ier, sont présentés comme de « sombres crétins », qui seraient assoiffés par le pouvoir, qu’ils identifient alors comme une finalité.

Toutefois, cette vision est bien trop caricaturale et se doit d’être nuancé. En effet, à l’occasion de la publication de son dernier ouvrage[11], Bernard Cottret n’a eu de cesse de marteler qu’il était absurde de vouloir réduire les Stuarts à deux pauvres rois qui revendiquent un absolutisme français. Selon Cottret, si les Stuarts ont revendiqué un pouvoir royal fort, c’était uniquement pour réaliser leur objectif, à savoir principalement l’unification des îles Britanniques. Or, même si en apparence les Stuarts semblent avoir échoués, ils ont accompli à titre posthume leur plus grand rêve[12].

De plus, Gilbert Keith Chesterton, à la manière de Cottret viendra à la rescousse des Stuarts contredisant alors lui aussi la vision de Macaulay :

« On a colporté toutes sortes d’inepties contre les Stuarts sans trop chercher à prendre connaissance du formidable atout que leurs ennemis détenaient dans leur jeu : à savoir la situation qui prévalait sur le continent, ce continent que nos historiens insulaires ont trop souvent tendance à négliger. Car n’oublions pas que si les Stuarts échouèrent en Angleterre, ils se battaient pour une cause qui triomphait en Europe. Or cette cause, c’était tout simplement la contre-Réforme »[13]

Mais outre, une vision très caricaturale des Stuarts, comme tout lecteur informé sur les idées de Macaulay pouvait s’y attendre, celle-ci semble avoir une vision très défavorable de Cromwell – celui-ci représentant un opposant à sa vision républicaine du pouvoir[14] – une vision très personnelle, que dénonce d’ailleurs Bernard Cottret[15]. Quant à Samuel Johnson, il lui reproche même de diffamer les monarchistes et les tenants des autres mouvances politiques[16].

De plus, à la lecture de Bernard Cottret, un autre reproche peut être fait à Madame Macaulay, à savoir celui d’avoir accordé aux Niveleurs une trop grande importance, puisque Cottret, qui publie l’ouvrage le plus récent sur la question considère que leur impact fut surévalué[17].

Enfin, Catherine Macaulay essuya également de nombreuses critiques personnelles touchant son style d’écriture, avec des critiques virulentes comme celle de James Boswell qui déclare : « elle est meilleure pour faire sa toilette que pour utiliser son stylo. Il serait préférable qu’elle se rougisse ses joues, plutôt qu’elle ne noircisse les traits des autres personnages »[18], ou encore celle de Hannah More qui lui reprochait de « ne pas être féminine dans son écriture ou ses manières, [puisqu’elle] était seulement un homme tolérablement intelligent »[19].

Cependant, s’agissant de l’évaluation de l’ensemble de son œuvre, celle-ci sera jugée en 1949 par Lucy Donnelly, comme valable mais comportant tout de même de nombreuses « absurdités… de désordre indiscipliné et d’exagérations »[20]. Tandis que Pocock lui considère qu’en réalité son œuvre fut totalement éclipsé par celle de son rival Tory David Hume[21], démontrant une fois de plus, qu’un véritable duel s’est engagé entre Macaulay et Hume quant à la crédibilité de leur histoire d’Angleterre.

Mais, il faut compter sur l’ouvrage de Mason qui vient définitivement arbitrer ce duel de manière impartiale, puisque celui-ci considère que les deux auteurs font usage de l’histoire pour exposer leurs opinions politiques[22].

RÉFÉRENCE

[1] H.T. Mason, Transactions of the Eighth International Congress on the Enlightenment, The Voltaire Foundation (1992), pp. 393-96.

[2]Olivier Lutaud, Les Niveleurs, Cromwell et la République, Julliard (France 1967), Coll. Archives Julliard, p. 43 « Et, certes nous nous attendons, en accord avec la raison, à ce que vous alliez d’abord déclarer et dénoncer ouvertement à la face du monde le crime du roi, et qu’avec cela vous montriez les inconvénients intolérables qu’il y a à avoir un gouvernement monarchique »

[3] Karen Green, Catharine Macaulay. [En ligne]. Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2012, 2016 [Consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://plato.stanford.edu/entries/catharine-macaulay/#MacHisResHum

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid, “It has often been noticed that Macaulay’s history was read as a response to the popular history of the period published by David Hume”.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid, “Hume suggests that he and Macaulay do not differ as to the facts, but rather on the interpretation”.

[10] Catherine Macaulay-Graham, Histoire d’Angleterre depuis l’Avènement de Jacques I, Jusqu’à la Révolution, Volume 1, Traduction de Mirabeau, Gattey (paris 1791), Librairie au Palais Royal, p. XVII.

[11] Bernard Cottret, La révolution anglaise 1603-1660, Perrin (2015), Pour l’Histoire

[12] En 1707, sous le nom de Royaume de Grande-Bretagne, L’Ecosse, l’Angleterre et le pays de Galles vont s’unir, avant d’être rejoint en 1801 par le Royaume d’Irlande, formant alors le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande.

[13] Gilbert Keith Chesterton, Une Brève Histoire d’Angleterre, l’Âge d’homme (Sofia 2011), p. 170.

[14] Olivier Lutaud, Des Révolutions d’Angleterre à la Révolution française – Le tyrannicide, Martinus Nijhoff (1972), p. 111.

[15] Bernard Cottret, Cromwell, Fayard (1992), p. 456.

[16] Catharine Macaulay – Introduction » Literary Criticism (1400-1800). [En ligne]. Thomas J. Schoenberg. Vol. 65. Gale Cengage 2001 [consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://www.enotes.com/topics/catharine-macaulayn

[17] Bernard Cottret, Bernard Cottret, La révolution anglaise 1603-1660, Perrin (2015), Pour l’Histoire, p. 266.

[18] Catharine Macaulay – Introduction » Literary Criticism (1400-1800). [En ligne]. Thomas J. Schoenberg. Vol. 65. Gale Cengage 2001 [consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://www.enotes.com/topics/catharine-macaulayn “She is better employed at her toilet, than using her pen. It is better she should be reddening her own cheeks, than blackening other people’s characters”.

[19] Ibid, “was not feminine either in her writing or her manners, she was only a tolerably clever man.”

[20] Ibid, Lucy Donnelly, whose 1949 article on Macaulay’s life and work helped renew critical interest, have called The History of England valuable despite its “absurdities … undisciplined clutter and exaggerations.”

[21] Hilda L. Smith, Women Writers and the Early Modern British Political Tradition, Cambridge University Press (1998) pp. 243-58.

[22] H.T. Mason, Transactions of the Eighth International Congress on the Enlightenment, The Voltaire Foundation (1992), pp. 393-96.

L’Histoire d’Angleterre de Catherine Macaulay (part.1/2)

INTRODUCTION

Catharine ou Catherine Macaulay, née Sawbridge le 2 avril 1731 (et décédé le 22 juin 1791), qui épousa en 1760 le physicien écossais, George Macaulay[1] et qui à partir de 1778 sera appelé Macaulay-Graham[2].

Cette dernière fut l’une des femmes les plus célèbres d’Angleterre, et cela, elle ne le doit qu’à son talent ; en ce sens, sa correspondante, et célèbre femme de lettres et féministe Mary Wollstonecraft en fait la femme la plus compétente de l’histoire de l’Angleterre[3]. Même s’il est vrai, que du fait de leurs opinions communes, l’avis de Wollstonecraft est plus guidé par son admiration envers la pionnière du féminisme anglais, que par une profonde objectivité[4].

Si elle ne doit rien à son premier mari s’agissant de sa célébrité, c’est malgré tout suite à son mariage avec celui-ci, que le Dr. Macaulay, très proche des mouvances radicales va l’introduire auprès de son cercle d’amis, où elle fera la connaissance de Tobias Smollett, William Hunter, et Thomas Hollis notamment[5]. Cette entrée au sein de la société whig, va l’encourager à écrire une histoire d’Angleterre, qui dans un premier temps sera publié jusqu’en 1771 en cinq volume, qui traitent de la période allant de la mort d’Elizabeth Ière et sa succession par Jacques Ier, à la première Révolution anglaise[6].

La subjectivité de son récit – influencé par ses idées antimonarchistes, radicales et favorables à la liberté – démontre sa volonté d’écrire une histoire d’Angleterre différente, en opposition même avec celle du Tory David Hume.

En outre, elle se signale par l’écriture de nombreux pamphlets, dans lesquels elle s’oppose à Burke notamment.

Mais, en 1776, son mari décède, et lorsque Catherine Macaulay va reprendre son histoire d’Angleterre, elle sera connue sous le nom de Catherine Macaulay-Graham, en raison de son mariage en 1778, avec l’apprenti médecin William Graham[7].

Toutefois, la suite de son histoire d’Angleterre qui se fait par l’intermédiaire de lettres avant la publication des trois derniers volumes, ne reçoit pas l’écho escompté, et ce même si elle fut accueillie très favorablement outre-Atlantique – Macaulay ayant même pu rencontrer durant dix jours, Georges Washington, avec lequel elle a pu ensuite correspondre[8].

Ainsi, face à l’œuvre historique de Macaulay qui attisa les passions, la question suivante se pose : Son histoire d’Angleterre, est-elle conforme à la réalité ?

S’il est indéniable, que Macaulay possède des talents qui en font la première historienne d’Angleterre[9], bénéficiant en outre d’une grande réception, il n’en demeure pas moins que la subjectivité dont elle fait preuve dans son récit, devra être analysée dans la seconde partie de l’article qui sera mis en ligne dans la semaine.

I- La réception positive de l’Histoire d’Angleterre de Catherine Macaulay-Graham

A la lecture de l’Histoire d’Angleterre de Macaulay, le lecteur est rapidement charmé par le style de l’auteur lui donnant davantage l’impression de lire un roman historique, qu’un livre d’histoire à proprement parler (§1), mais il s’agit bien d’un ouvrage qui se veut fidèle à la réalité et qui aura pour but de servir la cause radicale (§2).

A) Un talent littéraire indéniable

Lorsque paraît le premier volume de A History of England, en 1763, Macaulay devint la première historienne de l’histoire d’Angleterre, mais surtout, elle étonna le public par son talent à raconter un récit[10].

A n’en pas douter, c’est forte de son éducation qu’elle put écrire une telle œuvre. En effet, dès son plus jeune âge, Catherine Macaulay, fut une lectrice assidue de l’histoire antique, et notamment celle de Rome et de la Grèce, ce qui explique sûrement son enthousiasme pour la liberté et pour l’idéal républicain[11].

Mais ce qui fait la spécificité de son Histoire d’Angleterre, c’est cette étrange impression que peut avoir le lecteur à se croire au centre de l’action. En effet, Macaulay utilise une stylistique rare, a recours à un nombre de détails indénombrables et raconte l’histoire comme si elle l’avait vu elle-même, donnant alors au lecteur l’impression de la vivre.

En outre, Macaulay se permet d’user de tout qualificatif lorsqu’elle évoque les personnes des rois – que ce fut Charles Ier ou Jacques Ier – donnant encore plus l’impression au lecteur de lire un roman. En effet, alors qu’elle aurait pu faire preuve d’une certaine déférence lorsqu’elle évoque les rois, Macaulay les considère comme de simples personnages d’un roman dont elle est le narrateur !

Ainsi, elle n’hésite pas à pointer du doigt Jacques Ier  pour sa « bassesse »[12], sa « jalousie »[13], sa « faiblesse d’esprit »[14], sa « faiblesse » dans les négociations avec Richelieu [15], « l’absurdité de ses projets »[16], et enfin et sans doute la critique la plus cruelle, son manque de « talent »[17]. Quant à Charles Ier, il est décrit comme un opportuniste, prêt à se débarrasser de son propre père pour gouverner à sa place[18], mais en définitive, il reste au moins aussi fou et stupide que son père[19]. Cette manière qu’elle a de raconter l’histoire, finit par humaniser des rois, qui se préfèrent pourtant, en vertu d’un droit divin, supérieurs à la masse de leurs sujets.

En outre, fidèle à ses convictions, Catherine Macaulay, va livrer une lecture assez subjective de cette période historique, puisqu’elle semble davantage préoccupée par les idées de liberté, et d’idéal républicain, et prend alors parti pour les opposants aux Stuarts, dans lesquelles elle voit des combattants valeureux, risquant leur vie pour abattre un régime tyrannique et injuste[20].

Ainsi, en humanisant les rois, en faisant usage de détails à foison, d’un style plutôt romanesque qu’historique, Macaulay obtient l’attention du lecteur auquel elle essaie de faire passer un message, à savoir que tout peuple libre se doit d’être gouverné par la loi et non par l’arbitraire[21]. Aussi, Macaulay accomplit sa mission, celle de propager les idées radicales de la première Révolution anglaise, et notamment celles des Niveleurs.

B) Un service rendu à la cause révolutionnaire.

Ce qu’il faut essentiellement retenir de Catherine Macaulay, c’est qu’elle fut le plus grand soutien aux idées radicales du XVIIème siècle en Angleterre. En effet, celle-ci à la manière du niveleur Sexby, auteur de Tuer n’est pas Assassiner, va justifier le tyrannicide, et notamment bien sûr celui de Charles Ier.

A l’évidence, Macaulay semble être alors une tenante des théories concernant le consentement populaire et le droit de résistance à l’oppression[22].

En outre, Catherine Macaulay va justifier la position d’un Milton, puisque selon elle, « l’ère du développement moderne doit s’achever […] par l’extinction des classes, sous la forme d’une absorption des classes […] dans la bourgeoisie »[23]. Aussi, c’est tout naturellement, que Macaulay sera louée par les sympathisants de la cause radicale, tel le poète Thomas Gray, qui considère son histoire d’Angleterre comme « la plus sensé, intemporelle et meilleure histoire d’Angleterre que nous n’ayons jamais eu »[24] ; ou encore John Adams qui dit de Macaulay, qu’elle fut « un des plus brillants ornements de son sexe, de son âge et de son pays »[25].

Mais le plus grand service qu’elle rend à la cause radicale, est certainement celui de rendre aux Niveleurs la place qui leur était due dans l’histoire de l’Angleterre. En effet, ce mouvement radical, qui fut le plus important durant la première Révolution anglaise fut totalement oublié, et c’est grâce à Catherine Macaulay entre autres, qu’une redécouverte de sa pensée a pu s’opérer, comme l’a relevé Christopher Hill :

« A travers les écrits de Catherine Macaulay et d’autres, les idées des niveleurs ont pu être adoptés par la tradition radicale des années 1760, et jouèrent leur rôle dans la préparation des Révolutions américaine et française »[26]. Sur cette réflexion, Hill rejoint alors Beckwith qui fit de Macaulay le plus grand défenseur des Révolutions Atlantiques[27].

Et bien évidemment, Christopher Hill ne s’est pas trompé. En effet, s’agissant des Etats-Unis, l’historienne Mercy Otis Warren s’inspira de Macaulay pour écrire son History of the rise, progress and termination of the American Revolution[28]. Et Macaulay fut d’ailleurs reçu en 1784 par Georges Washington[29], avec lequel elle correspondit fréquemment[30]. De plus, le troisième président des Etats-Unis Thomas Jefferson rendit également hommage à son histoire d’Angleterre en faisant la commande des huit volumes pour le compte de l’Université de Virginie, et en en recommandant même leur lecture[31].

Enfin, en France, c’est grâce à la traduction de son histoire, supervisé par Mirabeau, que ce dernier a pu avoir connaissance de l’Agreement of the People des Niveleurs[32], une « constitution » rassemblant des idées qui rejoignaient celles que les révolutionnaires français avaient brandis pour justifier leurs soulèvements.

A l’évidence, Catherine Macaulay a étonné ses lecteurs par le phrasé richissime qui orne son histoire d’Angleterre en en faisant un véritable chef d’œuvre littéraire avant tout. En outre, Macaulay a su susciter la sympathie des penseurs radicaux et révolutionnaires par ses prises de positions républicaines préfigurant le libéralisme. Toutefois, l’Histoire de Macaulay n’est pas une histoire objective, puisque d’une part elle s’inscrit surtout en opposition avec l’histoire d’Angleterre  d’un David Hume jugé trop conservateur. Mais, il est également possible alors de rétorquer à Macaulay que celle-ci s’est laissé aveugler par son obsession de la liberté, qui l’amena à caricaturer la monarchie Stuart.

RÉFÉRENCE

[1] A qui elle doit son nom d’écriture.

[2] The Editors of Encyclopædia Britannica. Catharine Macaulay [En ligne]. The Editors of Encyclopædia Britannica [consulté le 20 mai 2016]. Disponible sur :  http://global.britannica.com/biography/Catharine-Macaulay

[3] Macaulay, Catharine.[En ligne]. Encyclopedia.com, 2004, 2005 [consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://www.encyclopedia.com/doc/1G2-3446400134.html “woman of the greatest ability, undoubtedly, that this country has ever produced”.

[4] Catharine Macaulay – Introduction » Literary Criticism (1400-1800). [En ligne]. Thomas J. Schoenberg. Vol. 65. Gale Cengage 2001 [consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://www.enotes.com/topics/catharine-macaulay

[5] Macaulay, Catharine.[En ligne]. Encyclopedia.com, 2004, 2005 [consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur :  http://www.encyclopedia.com/doc/1G2-3446400134.html

[6] Ibid.

[7] Catharine Macaulay – Introduction » Literary Criticism (1400-1800). [En ligne]. Thomas J. Schoenberg. Vol. 65. Gale Cengage 2001 [Consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://www.enotes.com/topics/catharine-macaulay

[8] Macaulay, Catharine.[En ligne]. Encyclopedia.com, 2004, 2005 [Consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur :  http://www.encyclopedia.com/doc/1G2-3446400134.html

[9] Gio. Catharine Macaulay, The First English Female Historian. [En ligne]. [Consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://historyandotherthoughts.blogspot.fr/2015/04/catharine-macaulay-first-english-female.html

[10] Ibid. “She became the first female English historian. No one believed that a woman should, or could, write such a book, but when they read it, they were hooked. Catherine had a flair for storytelling”.

[11] The Editors of Encyclopædia Britannica. Catharine Macaulay [En ligne]. The Editors of Encyclopædia Britannica [Consulté le 20 mai 2016]. Disponible sur :  http://global.britannica.com/biography/Catharine-Macaulay “She was privately educated, and her readings in Greek and Roman history inculcated in her an enthusiasm for libertarian and republican ideals”

[12] Catherine Macaulay-Graham, Histoire d’Angleterre depuis l’Avènement de Jacques I, Jusqu’à la Révolution, Volume 1, Traduction de Mirabeau, Gattey (paris 1791), Librairie au Palais Royal, p. 122.

[13] Ibid, p. 149.

[14] Ibid, p. 215.

[15] Ibid, pp. 239-240.

[16] Ibid, p. 241.

[17] Ibid, p. 252.

[18] Ibid, p. 218.

[19] Catherine Macaulay-Graham, Histoire d’Angleterre depuis l’Avènement de Jacques I, Jusqu’à la Révolution, Volume 2, Traduction de Mirabeau, Gattey (paris 1791), Librairie au Palais Royal, p. 16.

[20] Gio. Catharine Macaulay, The First English Female Historian. [En ligne]. [Consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://historyandotherthoughts.blogspot.fr/2015/04/catharine-macaulay-first-english-female.html « men that, with the hazard and even the loss of their lives, attacked the formidable pretensions of the Stewart family, and set up the banners of liberty against a tyranny which had been established for a series of more than one hundred and fifty years »

[21] Karen Green, Catharine Macaulay. [En ligne]. Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2012, 2016 [Consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://plato.stanford.edu/entries/catharine-macaulay/#MacHisResHum

[22] Gio. Catharine Macaulay, The First English Female Historian. [En ligne]. [Consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://historyandotherthoughts.blogspot.fr/2015/04/catharine-macaulay-first-english-female.html  “justified the execution of Charles I by claiming that when a King becomes a tyrant he forfeits every right to government”

[23] Pierre Vitoux, Histoire des idées en Grande-Bretagne politique économie société, Ellipses (1999), p. 192. Milton tient exactement le même raisonnement selon Pierre Vitoux.

[24] Catharine Macaulay – Introduction » Literary Criticism (1400-1800). [En ligne]. Thomas J. Schoenberg. Vol. 65. Gale Cengage 2001 [consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://www.enotes.com/topics/catharine-macaulay “the most sensible, unaffected and best history of England that we have had yet.”

[25] Ibid. “one of the brightest ornaments not only of her sex but of her age and country.”

[26] Christopher Hill, The Century of Revolution 1603-1714, Routledge London (1980), p. 164. “Through the writings of Catherine Macaulay and others the ideas of the Levellers passed into the radical tradition of the seventeen-sixties, and played their part in preparing the American and French Revolutions”

[27] Mildred C. Beckwith, The South Carolina Historical Association, 1958, pp. 12-29.

[28] Catharine Macaulay – Introduction » Literary Criticism (1400-1800). [En ligne]. Thomas J. Schoenberg. Vol. 65. Gale Cengage 2001 [consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://www.enotes.com/topics/catharine-macaulay

[29] Kearny Hugh, The British Isles a History of Four Nations, Cambridge University Press, 1989, p. 178.

[30] Gio. Catharine Macaulay, The First English Female Historian. [En ligne]. [Consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://historyandotherthoughts.blogspot.fr/2015/04/catharine-macaulay-first-english-female.html

[31] Catharine Macaulay – Introduction » Literary Criticism (1400-1800). [En ligne]. Thomas J. Schoenberg. Vol. 65. Gale Cengage 2001 [consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://www.enotes.com/topics/catharine-macaulay  “Thomas Jefferson so admired her history that he ordered all eight volumes for the University of Virginia and recommended that they be made required reading.”

[32] Olivier Lutaud, les Niveleurs, Cromwell et la République, Julliard (1967), Archives Julliard, p. 15.

Thomas Paine, Droits de l’homme ; en réponse à l’attaque de M.BURKE sur la Révolution française

THOMAS PAINE

DROITS DE L’HOMME;

EN RÉPONSE
À L’ATTAQUE DE M. BURKE
SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Le docteur Price avait fait un sermon, le 4 novembre 1789, jour de l’anniversaire de la révolution qui eut lieu en 1688. M. Burke, en parlant de ce sermon, dit: «Le prêtre politique continue en assurant dogmatiquement que par les principes de la révolution, le peuple Anglais a acquis trois droits fondamentaux.

1°. Celui de choisir ses gouverneurs.

2°. Celui de les emprisonner pour mauvaise conduite.

 3°. Celui de se faire un gouvernement.» Le docteur Price ne dit pas que tel individu ou telle classe d’individus ait un pareil droit, mais que c’est le droit de tous les individus qui composent la société; en un mot le droit de la Nation entière. — M. Burke, au contraire, nie que la Nation entière ou une partie de la Nation ait aucun droit de cette nature, ou que ce droit existe quelque part. Mais ce qui est bien plus singulier et plus étonnant, c’est qu’il dise « que le peuple Anglais désavoue entièrement un pareil droit, et qu’il est prêt à sacrifier sa fortune et sa vie pour empêcher qu’une pareille assertion ne soit mise en pratique ». Voir des hommes prendre les armes et sacrifier leur fortune et leur vie, non pas pour maintenir leurs droits, mais pour soutenir qu’ils n’ont aucuns droits, est une espèce de découverte tout à fait nouvelle et analogue au génie sophistique de M. Burke. La méthode dont se sert M. Burke pour prouver que le peuple Anglais n’a point de pareils droits, et que de pareils droits n’existent ni dans la nation entière ni dans aucune partie de la nation, est d’une nature aussi étrange et aussi monstrueuse que ce qu’il a déjà avancé ; car il fonde son raisonnement sur ce que les individus ou la génération d’individus qui avoient ces droits sont morts, et assure que les droits sont morts avec eux. Pour prouver cette assertion il cite un déclaration faite par le parlement, il y a environ cent ans, à Guillaume et à Marie, en ce mots:

«Les Pairs spirituels et temporels, et les communes, au nom du peuple ci-dessus mentionné; [c’est-à-dire, du peuple Anglais alors existant,] se soumettent humblement et fidèlement, ainsi que leurs héritiers et leur postérité, pour toujours.»

Il cite aussi une clause d’un autre acte de parlement du même règne, dont les expressions «nous lient, [c’est-à-dire les Anglais de ce temps-là] nous, nos héritiers, et notre postérité, à eux, à leurs héritiers et à leur postérité jusqu’à la consommation des siècles.»

  1. Burke s’imagine que sa proposition est parfaitement bien établie en produisant ces clauses qui, soutient-il, aliènent les droits de la nation pour toujours. Peu content de répéter à chaque instant de pareilles assertions, il ajoute, «que si le peuple Anglais possédait de pareils droits avant la révolution [Ce qu’il confesse avoir existé non seulement en Angleterre, mais dans toute l’Europe dans des temps très éloignés], il les a abdiqués, et y a renoncé de la manière la plus solennelle pour lui et pour toute sa postérité au temps de la révolution».

Comme M. Burke se sert selon l’occasion du poison tiré de ses horribles principes [si ce n’est point profaner les mots que de les appeler principes] non seulement contre la nation Anglaise, mais même contre la révolution Française et contre l’Assemblée Nationale, et honore cet auguste corps d’hommes éclairés de l’épithète d’usurpateurs, je vais mettre sans façon un autre système de principes en opposition aux siens.

Le Parlement d’Angleterre de 1688 fit pour lui et pour ses commettants une chose qu’il avait droit de faire, et qu’il paraissait juste de faire. Mais outre le droit qui lui avait été délégué, il s’en arrogea un d’une autre nature, celui de lier sa postérité jusqu’à la consommation des  siècles. On peut donc diviser ce sujet en deux parties, savoir: le droit qu’il possédait par délégation, et le droit qu’il prit lui-même. J’admets le premier; quant au second, je réponds. —

Il n’y eut, il n’y aura jamais, il est même impossible qu’il existe dans aucun temps ou dans aucun pays un Parlement qui ait le droit de lier la postérité jusqu’à la consommation des siècles, ou de commander de quelle manière le monde doit être gouverné, et par qui il sera gouverné jusqu’à l’éternité; c’est pourquoi toutes clauses, actes ou déclarations de cette nature, par lesquels leurs auteurs s’efforcent de faire ce qu’ils n’ont ni le droit ni le pouvoir d’exécuter, sont de toute nullité. — Chaque siècle, chaque génération doit avoir la même liberté d’agir, dans tous les cas, que les siècles et les générations qui l’ont précédé. La vanité et la présomption de vouloir gouverner au-delà du tombeau est la plus ridicule et la plus       insupportable de toutes les tyrannies.

L’homme n’a aucun droit de propriété sur un autre homme, ni les générations actuelles sur les générations futures. Le Parlement ou la Nation de 1688, ou d’aucun autre temps, n’avait pas plus de droit de disposer de la Nation présente, ou de la lier d’aucune manière quelconque, que le Parlement ou la Nation présente n’en a de lier ceux qui doivent exister dans un siècle ou dans mille ans. Chaque génération a et doit avoir la compétence d’agir suivant que ses besoins l’exigent. Quand l’homme cesse d’exister, son pouvoir et ses besoins cessent d’exister avec lui; et ne participant plus aux intérêts de ce monde, il n’a plus l’autorité de diriger quels en seront les gouverneurs, ni comment son gouvernement doit être organisé, ou de quelle manière il doit être administré.

Je ne combats ni pour ni contre aucune forme de gouvernement, ni pour ni contre aucun parti, soit ici, soit ailleurs. Tout ce que veut une Nation entière, elle a le droit de le faire. M. Burke dit que non. Où donc le droit existe-t-il? Je défends les droits des vivants, et je m’efforce d’empêcher qu’ils ne soient aliénés, altérés ou diminués par l’autorité usurpée des morts; et M. Burke prend le parti de l’autorité des morts contre les droits et contre la liberté des vivants. Il fut un temps où les Rois disposaient de leurs couronnes au lit de la mort par le moyen d’un testament, et laissaient les peuples comme des troupeaux de bestiaux à celui de leurs successeurs qu’il leur plaisait de désigner. Cela est tellement ancien qu’on peut à peine s’en rappeler, et tellement abominable, qu’on ne le croit pas sans difficulté. Eh bien! les clauses parlementaires sur lesquelles M. Burke pose les bases de sa foi politique sont de la même nature.

Les lois des Nations sont analogues à un principe commun. En Angleterre, aucun parent, aucun maître, ni même toute l’autorité du Parlement, quoiqu’il se soit appelé tout puissant, ne peut restreindre la liberté personnelle, même d’un seul individu, au-delà de l’âge de vingt-et-un an; sur quelle base de droit donc le Parlement de 1688, ou tout autre Parlement, pouvait-il lier la postérité pour toujours?

Ceux qui ont quitté ce monde et ceux qui n’existent pas encore sont à la plus grande distance les uns des autres que l’imagination humaine puisse concevoir: quelle possibilité d’obligation peut-il donc y avoir entre eux? quelle règle ou quel principe peut-on poser pour que de deux êtres imaginaires, dont l’un a cessé d’être et l’autre n’existe pas encore, et qui ne peuvent jamais se rencontrer dans ce monde, l’un soit autorisé à maîtriser l’autre jusqu’à la consommation des siècles.

On dit en Angleterre qu’on ne peut prendre l’argent du peuple sans son consentement: qui a donc autorisé ou qui pouvait autoriser le Parlement de 1688 à priver la postérité de sa liberté, et à restreindre son droit d’agir dans certains cas pour toujours, puisque la postérité n’existait pas pour donner ou refuser son consentement?

On ne peut présenter à l’entendement humain une plus grande absurdité que ce que M. Burke offre à ses lecteurs. Il leur dit, ainsi qu’à la postérité, qu’une certaine Assemblée d’hommes qui existaient il y a cent ans, a fait une loi, et que la Nation n’a pas, n’aura jamais, ne peut même avoir le pouvoir de la changer. Par combien de sophismes et d’arguments subtils n’a-t-on pas fait croire au genre humain que les gouvernements étaient de droit divin! M.Burke vient de trouver une nouvelle méthode; et sans se donner la peine d’aller jusqu’à Rome, il en appelle au pouvoir de ce Parlement infaillible du temps, jadis; et il cite ce qu’il a fait comme de droit divin; car il faut certainement qu’une autorité soit plus qu’humaine pour qu’aucune puissance humaine ne puisse jamais l’altérer.

  1. Burke a néanmoins rendu quelques services, non pas à sa cause, mais à sa patrie, en mettant ces clauses devant les yeux du public. Elles servent à démontrer combien il est toujours nécessaire de surveiller le pouvoir, afin d’empêcher les usurpations et les excès auxquels il est susceptible de se porter.

Il est réellement bien extraordinaire que l’offense qui avait fait expulser Jacques II, de s’être arrogé un pouvoir qu’il n’avait pas, ait été commise sous un autre forme par le Parlement qui l’avait expulsé. Cela prouve que les droits de l’homme étaient mal entendus dans le temps de la révolution; car il est certain que le droit que le Parlement avait pris [car il ne pouvait pas lui avoir été délégué, puisque personne n’était en droit de le déléguer] sur les personnes et sur la liberté de la postérité jusqu’à la consommation des siècles, était aussi tyrannique et aussi mal fondé que celui que Jacques avait voulu s’arroger sur le Parlement et sur la Nation, et qui avait causé son expulsion. La seule différence est [car dans les principes il n’y en a point] que l’un était un usurpateur des droits des vivants, et l’autre des droits des générations à venir; et comme le droit de l’un n’était pas mieux fondé que celui de l’autre, il s’ensuit que leurs actes sont nuls et ne peuvent avoir aucun effet.

INTRODUCTION

« Le gouvernement dans sa perfection même, n’est qu’un mal nécessaire, dans son imperfection, c’est un mal insupportable » Thomas Paine.

En ces débuts de troubles révolutionnaires français succédant à l’émancipation américaine de la Couronne britannique – qui par leur puissance idéologique, ébranleront les plus grandes monarchies européennes – Thomas Paine, pamphlétaire engagé, et révolutionnaire convaincu, va marquer sa vive opposition à l’encontre d’institutions anglaises définitivement gravées dans le marbre de l’Histoire.

Il promeut ainsi la liberté des peuples à disposer librement d’eux-mêmes, et ce par tous les moyens, notamment par la force révolutionnaire. Cette dernière était la seule alternative – selon l’auteur – face à un pouvoir fermement établit, alors bercé par une mythologie historique, légitimé par des siècles de pratique, justifiant ainsi des régimes résolument tournés vers le passé, plus en phase avec une population aux aspirations sociales et idéologiques nouvelles.

Thomas Paine (1737-1804) fut l’un des grands inspirateurs des processus révolutionnaires américain et français, amorcés par le siècle des Lumières, pour lequel l’écrivain contribua fortement, notamment avec son œuvre: « Droits de l’homme ; en réponse à l’attaque de M.Burke sur la Révolution française » Il se considérait d’ailleurs à ce titre – en lien avec cette doctrine de fin du XVIIème siècle – comme un citoyen du monde.                                                                                                                     Paine aura toute sa vie espéré l’apparition d’une nouvelle révolution britannique, capable de bouleverser le paysage idéologique du pays. Il considérait en effet que la « Glorieuse Révolution » anglaise de 1688 n’avait été qu’une imposture historique.

C’est pourquoi il fonda tous ses espoirs dans les premiers soubresauts contestataires qui émergèrent Outre-manche, contre la Monarchie absolue de Louis XVI, et dont le flot de diffusion qui traversa le pays entier, très vite se mua en une vague dogmatique immense : la Révolution française ; qui fera vaciller l’Ancien Régime et bientôt inondera l’Europe entière.

Mais cette onde qui écumait l’espoir sur le Continent fut stoppée par le barrage des réalités, et n’atteint jamais l’Angleterre. Déçu par la montée en puissance du futur empereur des français, et de l’usage des armées révolutionnaires qu’en faisait ce dernier, Thomas Paine finira sa vie aux États-Unis, sur invitation du président américain Thomas Jefferson.

La question de droit qui se pose à travers ce commentaire est donc la suivante : En quoi Thomas Paine encourage-t-il les peuples à disposer d’eux-mêmes ?

L’auteur est une critique récurrente de la rigidité des institutions britanniques (I), à tel point qu’il comparera ces dernières comme étant issus du droit divin, et donc d’essences absolutistes. (II)

I – La critique de l’immobilisme des institutions la monarchiques anglaises

Paine considérait la seconde Révolution anglaise comme ayant été une imposture, au vu de ses apports considérés comme désormais intangibles (A). Ce constat s’avéra aux antipodes de la pensée de l’un des adversaires les plus virulents des courants révolutionnaires de cette époque : Edmund Burke (B). 

A- Un destin scellé par la Glorieuse Révolution

Après la Glorieuse Révolution de 1688, en réaction à la Monarchie absolue du roi Jacques II, le Parlement anglais instituera – suite à des décennies d’instabilité – le « Bill of Right » prévoyant en outre de régler la succession du trône d’Angleterre en le rendant héréditaire.

En effet, Thomas Paine parlera ici d’une postérité liée « jusqu’à la consommation des siècles. » pour ainsi affirmer que ce processus amorcé par le Parlement entendait être irréversible. L’auteur critique ce choix ayant été fait, et qui s’imposera aux générations futures, sans que ces dernières ne puissent réellement se prononcer, tel que l’illustre Paine: « La vanité, et la présomption de vouloir gouverner au-delà du tombeau, est la plus ridicule et la plus insupportable de toutes les tyrannies. » Car selon l’auteur, le Parlement en agissant ainsi – en sa qualité de représentant du peuple présent – outrepasserait ses compétences, s’il se prononçait alors au nom d’un peuple futur.

A travers cette réflexion Paine se révèle être ici un véritable partisan du libre choix d’une Nation à disposer d’elle-même, et de sa pleine liberté d’agir pour la réalisation de cette destinée. Cette conception s’avère être en totale contradiction avec la pensée d’un contemporain de cette époque, et adversaire direct de cette pensée : Edmund Burke.

B- Une réflexion aux antipodes d’Edmund BURKE

Écrivain irlandais, Burke fut député à la chambre des Communes britanniques, ainsi que le chef de file très conservateur de la pensée contre-révolutionnaire française. Selon lui, la radicalité de cette Révolution, apparue de manière soudaine, et rejetant tous les symboles monarchiques de l’époque, menace de se propager, et de perturber l’ordre mondial établit. C’est pourquoi il fut le partisan des dispositions adoptées par le Parlement anglais, et attaquées par Paine. En effet, Burke prônait ainsi la stabilité du pouvoir, au détriment de la liberté. L’auteur quant à lui estimera plutôt défendre en réaction : « Le droit des vivants » plutôt que : « l’autorité usurpée des morts » que Burke défendait selon l’auteur de ce texte.

Mais comme le reproche ce dernier, le défaut d’implication des générations futures voyant leur avenir démocratique scellé dans le passé, pourrait s’apparenter au contraire à un retour en arrière historique, vers une Monarchie d’essence absolutiste, et donc, totalement désuète.

II- Un encrage institutionnel s’apparentant à un retour aux Monarchie d’Anciens Régimes

Ces dispositions s’avèrent être une atteinte juridique au droit lui-même (A), et ce caractère illégal, ne fera que mettre en lumière les caractères finalement divins de ces dernières (B).

A- Une atteinte au droit lui-même

En effet, Thomas Paine évoque tout d’abord un principe qu’il considère comme étant « analogue à un principe commun. » Celui de l’émancipation civile intervenant à la majorité d’un citoyen. Car en droit anglais, une fois l’âge de la majorité atteinte – à 21 ans – nulle entité ne saurait légalement restreindre cette liberté acquise. L’auteur poursuit sa démonstration en s’interrogeant sur le type d’obligation juridique qui pourrait de manière intemporelle, lier des groupes d’individus entre eux jusqu’à : « La consommation des siècles. » si ce n’est, une obligation précisément contraire au droit. Paine joint également à cette réflexion l’un des grands principes issu du « Bill of Right » celui du consentement à l’impôt obligatoire, en le confrontant précisément au paradoxe d’un défaut d’assentiment naturel des générations futures, quant à la succession du trône d’Angleterre.

Il semblerait donc que loin d’être une révolution démocratique, la déclaration du Parlement anglais – sous couvert de protéger les droits de l’homme – n’ait en réalité uniquement favorisée une résurgence d’une période considérée comme révolue, installée désormais de manière durable mais surtout, à l’insu de tous, et directement inspirée du droit divin.

B- Des dispositions légales issues du droit divin

Et d’aucun ne pourrait contester la nature de ces dispositions évidentes selon l’auteur, comme étant issues d’un droit d’essence absolutiste, qui au travers d’une critique de BURKE, dénonce la mystification d’une fameuse loi d’une : « certaine Assemblée d’hommes qui existait il y’a 100 ans » comme étant gravée dans le marbre.

En protégeant cette disposition divine derrière une déclaration de droit de l’homme, PAINE dénoncera par ce subterfuge, les mêmes procédés que ceux utilisés par les Monarchies d’Ancien Régime, qui pour justifier leur pouvoir, utilisaient des « sophismes et arguments subtils. »                                                                                                                                                                                     C’est là l’essence même de la critique de Thomas PAINE, dénonçant ainsi des dispositions définitivement adoptées comme étant : « plus qu’humaine pour qu’aucune puissance humaine ne puisse jamais l’altérer. ».