L’Histoire d’Angleterre de Catherine Macaulay (part.2/2)

II – Une Histoire d’Angleterre atypique, soulevant les interrogations

Macaulay est certes la première femme à écrire l’Histoire d’Angleterre, mais elle n’a pas écrit la première Histoire d’Angleterre. Lorsqu’elle commence à écrire la sienne, la référence de l’époque était l’Histoire de David Hume, philosophe et historien Tory. Aussi, se pose la question de pourquoi écrire une autre histoire ? En réalité, l’enjeu semble plutôt idéologique qu’historique comme cela a bien été relevé dans l’ouvrage de Mason[1]. L’idée de Macaulay semble alors de déconstruire à travers une analyse personnelle de l’histoire d’Angleterre, une vision trop partisante, et trop favorable à la monarchie (A), mais il est alors possible de reprocher à Macaulay, ce qu’elle-même reproche à ses adversaires, à savoir de faire preuve d’une trop grande subjectivité qui finit par donner une vision faussée de la réalité à un lecteur non averti (B).

  • A. Un récit destiné à déconstruire des théories favorables à la monarchie

A travers son histoire d’Angleterre, Macaulay qui s’attache à faire la promotion de ses idées républicaines, devait avant tout démonter les thèses qui pouvaient représenter un obstacle à sa pensée. Aussi, elle identifiera principalement deux adversaires auxquels elle répondra dans son histoire, à savoir Thomas Hobbes (1), et David Hume (2).

  1. La critique de la monarchie Hobbesienne

Dans son histoire d’Angleterre, outre de ranimer la pensée radicale, Macaulay s’attache à délégitimer la monarchie. Adhérant sans doute à la tradition des niveleurs, et plus précisément à celle d’un Overton[2], elle doit pour ce faire s’opposer aux idées émise par Thomas Hobbes sur ce sujet.

Déjà, elle avait montré une certaine distanciation à l’égard de sa vision sur les rapports humains. En effet, loin d’adhérer à son fameux : « l’homme est un loup pour l’homme », elle préfère suivant l’école stoïcienne et les niveleurs, considérer l’homme comme un être doté de raison, capable de comprendre que son profit passe par celui des autres, aboutissant alors à la maxime : « ne fait pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse »[3].

Aussi, s’agissant de la monarchie, du pacte proposé par Hobbes, celle-ci le rejette sans condition. Selon Macaulay, un pacte, une convention, se fait avec l’accord de deux parties. Or, si une partie viole ce contrat, celui-ci devient nul et non avenu. Ainsi, concernant le cas de Charles Stuart, celui-ci en gouvernant au mépris de la liberté de ses sujets, aurait violé le contrat, entrainant alors sa nullité.

En effet, et c’est là que la notion de raison devient utile, étant donné qu’aucun homme ne peut raisonnablement s’assujettir à un tyran, il devient alors nécessaire que ce dernier fasse usage d’un droit de résistance à l’oppression, pour faire annuler le contrat qui porta le roi à la tête du peuple. Ainsi, c’est muni de cet argumentaire que Macaulay va justifier l’exécution du roi Charles Ier[4].

Enfin, concernant de manière plus large le régime monarchique, Macaulay veut s’inscrire en opposition aux théories Hobbesienne. En effet, selon elle, le régime monarchique est en soi un régime imparfait, puisque le roi est entouré de favoris qui le flattent sans pour autant être de bons conseils. En outre, les monarques seraient imperméables à tout conseil, n’agissant que selon leurs désirs[5]. Mais sur ce point-là, Catherine Macaulay semble commettre une erreur. En effet, cette dernière semble exclure toute idée d’un monarque éclairé, qui serait à l’écoute de ses conseillers les plus avisés, or, à la même époque que Macaulay, la Russie, en la personne de Catherine II connaissait justement un monarque de ce type-là.

Si Catherine Macaulay concentre ses positions antimonarchiques à l’endroit de Thomas Hobbes, il n’en demeure pas moins, que celle-ci doit s’en prendre avant tout à son rival, l’historien Tory David Hume.

2. L’Histoire d’une radicale, opposée à celle d’un conservateur

Incontestablement, l’Histoire d’Angleterre de Macaulay établie une véritable rupture avec celle de David Hume, aussi, c’est certainement pour cette raison qu’il  « a souvent été remarqué que l’histoire de Macaulay a été lue comme une réponse à l’histoire populaire de l’époque publiée par David Hume »[6].

Aussi, le contraste entre ces deux histoires, démontre qu’un historien peut difficilement être objectif dans le travail de recherche qu’il entreprend. En effet, d’une part David Hume se base sur des points de vue religieux et éthiques conformes à la tradition des « lumières radicales », rejetant au passage l’existence de Dieu ; alors que Macaulay adhère à la tradition des « lumières modérées », et suivant Locke accepte l’existence de Dieu. D’autre part, sur le plan politique, David Hume, fidèle Tory est un conservateur, alors que Macaulay, très proche des Whigs, est une radicale[7].

Ainsi, ces deux personnages ont chacun une vision du monde qui leur est propre, expliquant alors le contraste entre leurs deux histoires. Aussi, il convient de comparer leur vision de l’exécution du roi Charles Ier pour comprendre ce qui les sépare. D’un côté, Hume semble regretter la mort de Charles Ier qui découle non pas d’un processus réfléchi mais de passions absurdes.

En effet, selon Hume cette exécution fut motivée par des injonctions morales. Or, seules les passions peuvent motiver les individus, et donc les injonctions morales invoquées pour justifier le régicide, ne sont en réalité que des passions qui se sont exprimées.

D’un autre côté, Macaulay, fidèle à la tradition jus naturaliste, admet l’existence d’un droit universel et idéal de justice qui doit être respecté. Aussi, c’est le non-respect de ce droit universel par la personne du roi, qui va justifier le régicide[8].

En définitive, Macaulay, semble vouloir se démarquer totalement de Hume tant leurs visions des mêmes faits diffères, mais il ne serait pas recevable de lui reprocher d’avoir écrit une mauvaise histoire, car comme le reconnait Hume, Macaulay et lui-même sont en accord sur les faits, mais pas sur leurs interprétations.[9]

Si son Histoire d’Angleterre permis à Macaulay de présenter une vision différente, concurrente à celle d’un David Hume, celle-ci doit à son tour faire face à la critique négative.

  • B. La remise en cause de l’Histoire d’Angleterre de Catherine Macaulay

Dans le premier volume en français de l’Histoire d’Angleterre de l’Avènement de Jacques Ier à la Révolution, Mirabeau qui fut chargé d’encadrer la traduction de l’ouvrage juge nécessaire de rappeler le contexte historique anglais précédant le décès d’Elizabeth Ier. La raison de cette démarche, vise alors à corriger la première erreur de Macaulay, comme le dit Mirabeau lui-même : « Madame Macaulay commence le règne de Jacques premier, sans aucunes réflexions préliminaires sur les événements qui l’ont précédé. Nous allons réparer cette omission »[10].

En outre, il faut également relever, non pas une omission cette fois-ci mais une véritable erreur de la part de Macaulay. En effet, à la lecture de son histoire, les rois Stuart Jacques Ier et Charles Ier, sont présentés comme de « sombres crétins », qui seraient assoiffés par le pouvoir, qu’ils identifient alors comme une finalité.

Toutefois, cette vision est bien trop caricaturale et se doit d’être nuancé. En effet, à l’occasion de la publication de son dernier ouvrage[11], Bernard Cottret n’a eu de cesse de marteler qu’il était absurde de vouloir réduire les Stuarts à deux pauvres rois qui revendiquent un absolutisme français. Selon Cottret, si les Stuarts ont revendiqué un pouvoir royal fort, c’était uniquement pour réaliser leur objectif, à savoir principalement l’unification des îles Britanniques. Or, même si en apparence les Stuarts semblent avoir échoués, ils ont accompli à titre posthume leur plus grand rêve[12].

De plus, Gilbert Keith Chesterton, à la manière de Cottret viendra à la rescousse des Stuarts contredisant alors lui aussi la vision de Macaulay :

« On a colporté toutes sortes d’inepties contre les Stuarts sans trop chercher à prendre connaissance du formidable atout que leurs ennemis détenaient dans leur jeu : à savoir la situation qui prévalait sur le continent, ce continent que nos historiens insulaires ont trop souvent tendance à négliger. Car n’oublions pas que si les Stuarts échouèrent en Angleterre, ils se battaient pour une cause qui triomphait en Europe. Or cette cause, c’était tout simplement la contre-Réforme »[13]

Mais outre, une vision très caricaturale des Stuarts, comme tout lecteur informé sur les idées de Macaulay pouvait s’y attendre, celle-ci semble avoir une vision très défavorable de Cromwell – celui-ci représentant un opposant à sa vision républicaine du pouvoir[14] – une vision très personnelle, que dénonce d’ailleurs Bernard Cottret[15]. Quant à Samuel Johnson, il lui reproche même de diffamer les monarchistes et les tenants des autres mouvances politiques[16].

De plus, à la lecture de Bernard Cottret, un autre reproche peut être fait à Madame Macaulay, à savoir celui d’avoir accordé aux Niveleurs une trop grande importance, puisque Cottret, qui publie l’ouvrage le plus récent sur la question considère que leur impact fut surévalué[17].

Enfin, Catherine Macaulay essuya également de nombreuses critiques personnelles touchant son style d’écriture, avec des critiques virulentes comme celle de James Boswell qui déclare : « elle est meilleure pour faire sa toilette que pour utiliser son stylo. Il serait préférable qu’elle se rougisse ses joues, plutôt qu’elle ne noircisse les traits des autres personnages »[18], ou encore celle de Hannah More qui lui reprochait de « ne pas être féminine dans son écriture ou ses manières, [puisqu’elle] était seulement un homme tolérablement intelligent »[19].

Cependant, s’agissant de l’évaluation de l’ensemble de son œuvre, celle-ci sera jugée en 1949 par Lucy Donnelly, comme valable mais comportant tout de même de nombreuses « absurdités… de désordre indiscipliné et d’exagérations »[20]. Tandis que Pocock lui considère qu’en réalité son œuvre fut totalement éclipsé par celle de son rival Tory David Hume[21], démontrant une fois de plus, qu’un véritable duel s’est engagé entre Macaulay et Hume quant à la crédibilité de leur histoire d’Angleterre.

Mais, il faut compter sur l’ouvrage de Mason qui vient définitivement arbitrer ce duel de manière impartiale, puisque celui-ci considère que les deux auteurs font usage de l’histoire pour exposer leurs opinions politiques[22].

RÉFÉRENCE

[1] H.T. Mason, Transactions of the Eighth International Congress on the Enlightenment, The Voltaire Foundation (1992), pp. 393-96.

[2]Olivier Lutaud, Les Niveleurs, Cromwell et la République, Julliard (France 1967), Coll. Archives Julliard, p. 43 « Et, certes nous nous attendons, en accord avec la raison, à ce que vous alliez d’abord déclarer et dénoncer ouvertement à la face du monde le crime du roi, et qu’avec cela vous montriez les inconvénients intolérables qu’il y a à avoir un gouvernement monarchique »

[3] Karen Green, Catharine Macaulay. [En ligne]. Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2012, 2016 [Consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://plato.stanford.edu/entries/catharine-macaulay/#MacHisResHum

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid, “It has often been noticed that Macaulay’s history was read as a response to the popular history of the period published by David Hume”.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid, “Hume suggests that he and Macaulay do not differ as to the facts, but rather on the interpretation”.

[10] Catherine Macaulay-Graham, Histoire d’Angleterre depuis l’Avènement de Jacques I, Jusqu’à la Révolution, Volume 1, Traduction de Mirabeau, Gattey (paris 1791), Librairie au Palais Royal, p. XVII.

[11] Bernard Cottret, La révolution anglaise 1603-1660, Perrin (2015), Pour l’Histoire

[12] En 1707, sous le nom de Royaume de Grande-Bretagne, L’Ecosse, l’Angleterre et le pays de Galles vont s’unir, avant d’être rejoint en 1801 par le Royaume d’Irlande, formant alors le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande.

[13] Gilbert Keith Chesterton, Une Brève Histoire d’Angleterre, l’Âge d’homme (Sofia 2011), p. 170.

[14] Olivier Lutaud, Des Révolutions d’Angleterre à la Révolution française – Le tyrannicide, Martinus Nijhoff (1972), p. 111.

[15] Bernard Cottret, Cromwell, Fayard (1992), p. 456.

[16] Catharine Macaulay – Introduction » Literary Criticism (1400-1800). [En ligne]. Thomas J. Schoenberg. Vol. 65. Gale Cengage 2001 [consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://www.enotes.com/topics/catharine-macaulayn

[17] Bernard Cottret, Bernard Cottret, La révolution anglaise 1603-1660, Perrin (2015), Pour l’Histoire, p. 266.

[18] Catharine Macaulay – Introduction » Literary Criticism (1400-1800). [En ligne]. Thomas J. Schoenberg. Vol. 65. Gale Cengage 2001 [consulté le 29 mai 2016]. Disponible sur : http://www.enotes.com/topics/catharine-macaulayn “She is better employed at her toilet, than using her pen. It is better she should be reddening her own cheeks, than blackening other people’s characters”.

[19] Ibid, “was not feminine either in her writing or her manners, she was only a tolerably clever man.”

[20] Ibid, Lucy Donnelly, whose 1949 article on Macaulay’s life and work helped renew critical interest, have called The History of England valuable despite its “absurdities … undisciplined clutter and exaggerations.”

[21] Hilda L. Smith, Women Writers and the Early Modern British Political Tradition, Cambridge University Press (1998) pp. 243-58.

[22] H.T. Mason, Transactions of the Eighth International Congress on the Enlightenment, The Voltaire Foundation (1992), pp. 393-96.

Auteur : Rachid Touaoula

Doctorant en Histoire du Droit, des Institutions et des Idées Politiques, je travaille sur les apports et les legs de la pensée politique et constitutionnelle des Niveleurs. Ce sujet m'amène donc à m'intéresser aux origines du républicanisme et du constitutionnalisme moderne.

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