L’Abolition de l’Esclavage à Madagascar (part.1/6)

Une du Petit Journal en date du 25 octobre 1895, illustrant la percée du Général français Duchesne, ouvrant à lui et ses hommes la voie de la capitale malgache, Tananarive, le 30 septembre suivant, préfigurant le futur protectorat sous lequel sera placé Madagascar en 1897.

INTRODUCTION

Célébrée le 25 mars de chaque année, la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves est l’occasion de rendre hommage à ceux qui ont souffert et sont morts aux mains du système cruel de l’esclavage. Cette Journée a également pour objectif de sensibiliser le public aux dangers actuels du racisme et des préjugés.[1]

C’est par cet événement que les Nations Unies ont eu comme objectif de transmettre le souvenir des trop nombreuses nations africaines marquées par l’esclavage aux générations actuelles. Car même éloignées des zones les plus concernées par le commerce triangulaire, certaines nations furent      cependant      largement      concernées      par       la       pratique       de      l’esclavage. Les territoires français situés dans la zone sud-ouest de l’Océan Indien font partie de ceux-là, au rang desquelles Madagascar [2] et comme les autres, organisent chaque année une journée de commémoration.

Tout partait de l’initiative gouvernementale, sous la Seconde République, grâce notamment à Victor Schœlcher d’étendre les principes de la Liberté et de l’Égalité sur l’ensemble des territoires français[3]. Trente-trois avant pourtant, l’Europe hypocritement conciliante du Traité de Vienne s’était entendue sur la fin de la traite négrière. La France avait traîné la jambe avant d’adopter un acte définitif, vertement critiquée par sa britannique voisine abolitionniste depuis le début du XIXe. C’est cependant en mémoire de cette décision historique de 1848, qu’il fut décidé bien plus tard que la pratique de l’esclavage devait constituer un héritage mémoriel au sein des populations des anciens pays qui avaient été concernés.

Ainsi, encore de nos jours, la Réunion commémore l’abolition du 20 décembre 1848 tandis que Mayotte le célèbre en mémoire de l’ordonnance royale du 9 décembre 1846[4]. Pourtant, Madagascar se distingue de ses voisines des Mascareignes, par son abolition bien plus récente puisqu’elle date du crépuscule du XIXe siècle, au même titre d’ailleurs que l’archipel des Comores qui, lui, devra attendre 1904 pour en être totalement délivré[5]. Mais surtout, le pays fait de l’anniversaire du 27 septembre 1896 une journée de lutte contre l’inégalité sociale qui continue à demeurer sur la Grande Île[6].

Car le constat est clair, des circonstances sociétales inégalitaires, profondément ancrées dans les coutumes de Madagascar[7] ont survécu à l’abolition et se sont perpétuées jusqu’à nos jours. Le pays est aujourd’hui concerné par l’esclavage moderne, ainsi que le soulignent certaines études récentes[8]. Toutefois, dans le cadre de notre présente étude, il conviendra de focaliser notre attention sur la période de l’abolition stricto sensu, c’est-à-dire l’année 1896, en examinant la manière dont ce bouleversement sociétal a été amené et les conséquences immédiates sur les populations de l’île.

En guise de prolégomènes, et par soucis de clarté, il conviendra de définir la notion d’esclavage, définition que nous serons amenés à préciser ou examiner différemment au cours de notre étude. Nous pourrions, pour être exhaustifs, se rappeler que le terme d’esclave n’a pas toujours eu la connotation honteuse qu’on lui connaît aujourd’hui. Sous l’Antiquité Gréco-latine, le servus, l’esclave, peut très bien débuter sa vie comme un homme libre réduit à ce statut social par des circonstances importantes telles que la dette ou la défaite militaire. Aucune mention n’est faite, dans les sociétés cosmopolites comme Rome ou Athènes, à une hiérarchie raciale.

Ainsi, un des dictionnaires les plus célèbres du XIXe siècle, le Littré, définit esclavage comme « État d’esclave chez les modernes », ce qui somme toute ne nous apprend rien, et « esclave » comme Celui, celle qui est sous la puissance absolue d’un maître, par achat, par héritage ou par la guerre. Cette définition assez stricte est reprise dans son sens premier par Ignace Rakoto dans son ouvrage sur l’esclavage à Madagascar en ce qu’il souligne l’idée de dépendance absolue, et l’enrichit du terme de « bien »[9]. L’esclave est un bien et la grande majorité des pays civilisés sont conscients de l’évolution colossale de mentalité en à peine douze décennies pour le cas de Madagascar. Et parler de bien pour désigner un esclave n’est alors pas un vain mot car l’esclave est aliénable[10], c’est- à-dire matériellement qu’il représente une partie de la fortune de son maître. Ce point fera l’objet de développements ultérieurs en ce qu’il sera mis en exergue par les anciens maîtres privés d’esclaves donc de ressources financières.

Dans une autre branche du droit, il conviendra de souligner également que l’esclave n’a pas de personnalité juridique. Comme l’expose Ignace Rakoto dans son ouvrage Esclavage et libération à Madagascar, se référant également à la compilation d’un colloque sur ce même sujet, « un esclave existe par sa non-existence….il ne peut faire les actes fondamentaux de la vie civile tel que se marier» ou encore avoir une reconnaissance de sa généalogie, puisque l’esclave n’a par nature aucun ancêtre.[11]

D’autre part, si aujourd’hui la traite des noirs et le commerce triangulaire sont partie intégrante des programmes d’Histoire, peu de gens savent que l’esclavage n’a pas été toujours initié par les arrivants européens en quête de main d’œuvre pour les plantations de sucre, mais qu’il préexistait déjà dans les sociétés africaines. Tel est le cas de Madagascar où, nous l’avons dit, l’esclavage recouvre une dimension coutumière, sociétale. Il faut alors savoir qu’en cette fin du XIXe siècle Madagascar est alors une monarchie sous protectorat français depuis 1883. Mais la Reine abdique en 1895[12] et l’île passe sous administration française dès le 6 août 1896. Lorsque la France s’empare de Madagascar, et en fait officiellement une colonie, les rumeurs d’abolition enflent. Après tout, la patrie des droits de l’homme n’a-t-elle pas aboli officiellement l’esclavage en 1848 ainsi que nous l’avions précisé plus en amont ? Et ses autres colonies de l’océan indien ne sont-elles pas exemptes d’esclaves alors que le XXe siècle se profile à l’horizon ?

C’est dans l’optique de cette situation assez spécifique qu’il conviendra logiquement de s’interroger sur cette transition voulue par le gouvernement français et passant par la fin d’une pratique particulièrement ancrée. Étudier l’abolition de l’esclavage c’est également s’interroger sur la réalité pratique de cette mesure. Par extension, dans le cas spécifique de Madagascar, cette avancée significative vers la Liberté a-t-elle réellement débouché sur l’Égalité ?

En tout état de cause, l’abolition a fait l’objet de nombreuses discussions préalables en prenant en compte le contexte (Partie première), mais aussi et surtout qu’elle a débouché sur des conséquences mitigées quoique prévisibles avec le recul (Partie seconde).

Références

[1] Trouvé     sur      la     page     d’accueil     du     site      des     Nations     Unies      en     date     du     11     avril     2017 : http://www.un.org/fr/events/slaveryremembranceday/.

[2]Nigel Worden, professeur d’Histoire à Capetown, fait ainsi la réflexion que l’Afrique du Sud hollandaise fut largement fournie en esclaves par Madagascar, idée pourtant assez peu rappelée sur place. RAKATO Ignace, L’esclavage à Madagascar, aspects historiques et résurgences contemporaines, p.64.

[3] « La part donnée, l’après-esclavage dans les îles de la mer des Indes », avant-propos p.5.

[4] RAKOTO Ignace et URFER Sylvain, Esclavage et libération à Madagascar, p.34.

[5] https://etudesafricaines.revues.org/15047 paragraphe n°30.

[6] Esclavage et libération à Madagascar, ibid. p.34.

[7] Les chiffres font état de 500 000 et un million d’esclaves ayant été libérés à Madagascar. La Part Donnée, op.cit. pp.38 et 44. C’est colossal considérant que la population totale de l’île équivalait à 3 million d’habitants.

[8] « La pauvreté et l’impunité ont fait augmenter l’esclavage, ont fait augmenter le nombre d’enfants envoyés au travail parce que les enfants pauvres ne vont pas à l’école. Ils doivent aider leurs parents. Si leur nombre a augmenté, c’est bien parce qu’il y a un marché et parce qu’il y a du désespoir. » Selon les propos de Gulnara Shahinian, le rapporteur spécial des Nations unies en 2013.

[9] Esclavage et libération à Madagascar, op. cit., p. 19.

[10] RAKATO Ignace, L’esclavage à Madagascar, aspects historiques et résurgences contemporaines, p.72.

[11] Esclavage et libération à Madagascar, ib idem. L’auteur cite comme nous l’avons mentionné la compilation d’actes du colloque sur l’esclavage : « L’esclavage à Madagascar, aspects historiques et résurgences contemporaines »  aux pages 65 à 83.

[12]Voir Annexe (part.6.).

Auteur : Clément Guichard

Etudiant en Histoire des Idées politiques.

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