L’Abolition de l’esclavage à Madagascar (part.2/6)

«L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848», peinture de François-Auguste Biard (1798-1882).

Partie première : Une démarche de réflexion quant à l’abolition.

 

Lorsque la France obtient la victoire dans la série de conflits qui l’opposent aux malgaches, l’abolition est immédiatement évoquée. Et à peine quelques mois plus tard, le 27 septembre 1896, une loi est prise et officialise la transition. Au regard du Droit et des principes fondamentaux de la République française, il n’y a plus d’esclaves à Madagascar.

Pourtant, ces quelques mois vont être, comme on pourrait s’y attendre, le théâtre de laborieuses discussions sur le moyen concret mettre en œuvre la mesure. Toute la difficulté repose en effet sur la prise en compte du contexte (Section première). Par extension, c’est cette réflexion profonde et les propositions examinées qui déboucheront, enfin, sur la mise en pratique de cette abolition (Section seconde).

Section 1 : Le Contexte d’une abolition de l’esclavage

La situation n’est pas nouvelle dans l’histoire de l’esclavage, les tenants de l’abolition ont dû se confronter à des habitudes tenaces, des traditions ancrées dans les esprits. Madagascar ne fait pas exception puisque, non seulement la société est profondément inégalitaire, mais encore que la société malgache subit une période de difficultés politiques et sociales (Paragraphe premier). Corolaire, la France cherche à trouver sa place pour se prononcer sur l’abolition (Paragraphe second).

Paragraphe 1 : Une situation politique et sociale délicate

En 1895, lorsque l’occupation française transforme le Protectorat en Colonie, la situation malgache n’est pas adaptée à un bouleversement aussi profond que celui qui va avoir lieu dans les mois à venir. En effet, ainsi que nous l’avons mentionné à plusieurs reprises, la société y est profondément inégalitaire. De fait, il existe un vocabulaire spécifique pour chaque tranche de la population[1] .La plus importante de ces distinctions demeurant évidemment entre esclave et homme libre. Là où cette distinction prend une dimension spéciale, c’est lorsqu’on considère l’incroyable nombre d’esclaves dans la société en proportion. En effet, les chiffres font état de cinq cent mille à un million d’esclaves en 1896[2]. C’est d’autant plus colossal que la population totale de Madagascar, cette même année, était de trois millions d’habitants.  A noter que l’esclavage n’est pas aussi uniformément présent que ce chiffre pourrait laisser entendre. En effet, l’importance des esclaves est davantage marquée dans les régions côtières, représentant la « principale fortune (…) des habitants de la côte[3]. On ne peut cependant qu’imaginer l’importance d’une éventuelle mesure d’abolition face à une telle proportion, mais également les réticences des autorités à envisager un tel changement contre un élément à ce point entré dans les mœurs[4].

Dans un second temps, une autre difficulté rend le contexte difficile. Le peuple malgache est confronté à des difficultés sociales importantes. Ainsi, la menace d’une famine est très présente dans le pays. De fait, « quand il y aura de la famine il y aura aussi de trouble, et les troubles seront ravagé le pays » (sic) selon les mots d’un Pasteur malgache dans une lettre au Résident Général[5]. Dans la même lettre, il dénonce également divers abus, notamment de l’administration militaire, susceptibles chacun d’entraîner le désordre dans le pays. Cette crainte est d’autant plus notable qu’il range dans cette catégorie l’esclavage au même rang que la corruption et les  catastrophes  naturelles[6] ce qui laisse largement entendre la critique par certains milieux sociaux de cette institution.

Enfin, à la même période où la réflexion sur une abolition de l’esclavage débute, Madagascar subit une vague de révoltes dont l’aspect le plus marquant est l’insurrection des Menalamba qui trouvait sa source en 1895[7]. Or, bien que le pays ait été jusque là particulièrement épargné par les révoltes d’esclaves majeures, certains [8]d’entre eux se joignent désormais aux rebelles afin de s’émanciper, quitte à se faire hors-la-loi[9]. Un rapport en ce sens, envoyé au Résident Général, fait d’ailleurs très clairement le parallèle entre abolition de l’esclavage et rébellion puisqu’il affirme que « si le gouvernement français eut pu libérer les esclaves dans les premiers mois du séjour de nos troupes (…), la révolte n’eut pu s’organiser aussi facilement »[10] De fait, l’abolition constituera pour le Résident Laroche un des moyens de lutte contre la rébellion[11].

On ne peut que constater alors les difficultés politiques et sociales qui constellent la société malgache ; autant d’obstacles que la France dépassera dans sa volonté d’initier l’abolition de l’esclavage.

Paragraphe 2 : La volonté française quant à l’abolition

« Quand tous les royaumes sages n’ont plus d’esclaves, et vous voulez le faire ici ? » (sic) demandait le Pasteur Rainimanza, précédemment mentionné, au Résident Général Hippolite Laroche le 11 août 1896[12]. Dans la même lettre, il faisait remarquer que sur l’île de Madagascar, la devise de la France n’était pas respectée puisque le peuple n’a pas de liberté ou d’égalité[13]. En effet, l’esclavage était par nature incompatible avec une possession française puisque la patrie des Droits de l’Homme l’avait définitivement aboli par le décret du 23 mars 1848. De fait, le ministre des affaires étrangères Hanotaux avait précisé en ce sens que «les principes de notre civilisation et nos traditions exigent que l’esclavage disparaisse d’une terre soumise à l’influence française »[14] A cet égard, certains des multiples rapports arrivant au Résident Général de Madagascar font état de l’étonnement des populations qui ne comprenaient pas le retard apparent du processus.[15]

En métropole, un débat houleux a lieu à la Chambre des députés, pendant l’été 1896, sur la suite à donner à ce principe d’abolition. On note deux propositions de lois : une émanant du Parlement en date du 29 février 1896 ; l’autre de deux députés de la Réunion en date du 2 mars 1896. Posent tous deux la question de savoir si l’esclavage, « cette forme si révoltante de l’antique servitude » peut encore être toléré dans un territoire de la république française[16]. Il y a bien une volonté d’abolir rapidement, mais elle est tempérée par la nécessité de plusieurs mesures de transition « que conseillent la prudence politique »[17].

C’est l’occasion pour Jean Jaurès de s’illustrer en critiquant ouvertement les rejets dissimulés derrière l’apparente impossibilité pratique de mise en œuvre, et qui ne sont « qu’un moyen d’éluder la question »[18]. En effet, chacun était conscient que la qualification de colonie française à part entière rendait impossible la pratique de l’esclavage. C’est sur ce point précis que les opposants avaient tenté de bloquer le processus. Toujours est-il qu’à une importante majorité, la Chambre des Députés officialise le statut colonial de Madagascar le 6 août 1896[19]. Dès lors, rien ne semblait s’opposer, sur le plan légal tout du moins, à une abolition effective de l’esclavage sur l’île.

Pourtant, comme toute puissance coloniale, la France cherche également à accroître ses intérêts sur place. En premier lieu, ainsi que nous l’avons mentionné plus en amont, il apparaît nécessaire pour la Résidence générale, et par extension pour le gouvernement français, de mettre un terme aux révoltes ayant débuté quelques mois auparavant.

Ensuite, et c’est un point très important, les colons veulent mettre à bas la hiérarchie sociale qui est la colonne vertébrale de la société malgache, et n’avait pas disparu avec la chute de la monarchie ; le but étant d’y substituer leur propre modèle[20]. Et il semble que le meilleur moyen en ce sens consiste à priver les propriétaires d’esclaves de ce qui constitue leur principale richesse. La colonisation repose en grande partie sur le principe de rentabilité et de profit[21]. Dans cet ordre d’idée, l’aspect économique joue donc un grand rôle puisque se pose la question d’une compensation faite aux propriétaires. Néanmoins, le nombre colossal d’esclaves, d’au moins un demi-million, rendait la contrepartie potentielle trop importante pour être envisagée[22].

Enfin, un dernier aspect peut être avancé : celui de la plus grande facilité quant au recrutement de travailleurs. En effet, il est fait mention dans une correspondance officielle de la facilité relative au « recrutement des travailleurs libres » qui donnera de surcroit « plus de fixité quant aux engagements passés entre Indigènes (sic) et Étrangers »[23]. Ce dernier argument revêt une importance déterminante. Aussi, nous serons amenés à y revenir.

En tout état de cause, malgré les difficultés apparentes, la France prend la décision d’abolir l’esclavage. C’est donc une nouvelle étape qui débute : celle de l’application concrète du principe.

RÉFÉRENCES

[1]Notamment la distinction entre « hova » (homme-libre), « andriana » (noble) et « andevo (esclave) dont les vestiges figurent toujours aujourd’hui. In RAKATO Ignace « Esclavage et libération à Madagascar » p.15.

[2]SERVIABLE Mario, La Part Donnée, l’après-esclavage dans les îles de la mer des Indes » , pp.38 et 44.

[3]« Rapport sur la région de Maroantstra sur les rebelles et les esclaves » adressé par le gouverneur au résident général. 3 novembre 1896, cote 2Z416, Archives nationales de l’outre-mer (ANOM).

[4]RANTOANDRO  G.A,  « Après  l’abolition  de  l’esclavage  à  Madagascar,  le  devenir  immédiat  des  esclaves émancipés». In RAKATO Ignace, « l’esclavage à Madagascar, Aspects historiques et résurgences contemporaines », p.273.

[5]« Lettre adressée au Résident général par le Pasteur Rainimanza », 11 août 1896, cote 2Z 411, ANOM.

[6]Ibid.

[7]SERVIABLE Mario, La Part Donnée, l’après-esclavage dans les îles de la mer des Indes » op. cit. p.46.

[8]RAKATO Ignace, Esclavage et libération à Madagascar, p.72.

[9]JACOB Guy, « L’abolition de l’esclavage à Madagascar : les perspectives françaises » in RAKATO Ignace, l’esclavage à Madagascar, Aspects historiques et résurgences contemporaines, p.269.

[10]« Rapport du colonel Bouguie, gouverneur militaire de Tana et Voromahery sur les effets produits par l’abolition de l’esclavage », 18 novembre 1896, 2Z405, ANOM.

[11]Ibid.

[12]« Lettre adressée au Résident général par le Pasteur Rainimanza », 11 août 1896, op.cit.

[13]Ibid.,

[14]JACOB Guy, « L’abolition de l’esclavage à Madagascar : les perspectives françaises » op.cit. p.261.

[15]« Rapport du colonel Bouguie, gouverneur militaire de Tana et Voromahery sur les effets produits par l’abolition de l’esclavage », op. cit.

[16]« Lettre du 9 mars 1896, du Ministre des colonies au Résident général » 2Z412, Mad., ANOM.

[17]Ibid.,

[18]Ibid., p.263.

[19]SERVIABLE Mario, La Part Donnée, l’après-esclavage dans les îles de la mer des Indes » op. cit. p.43.

[20]RANTOANDRO G.A, « Après l’abolition de l’esclavage à Madagascar, le devenir immédiat des esclaves émancipés». op.cit.

[21]« La colonisation n’a pas été un acte de civilisation (…) elle a été un acte de force, de force intéressée » selon les propos d’Albert Sarraut dans « grandeur et servitude coloniale » en 1931.

[22]SERVIABLE Mario, La Part Donnée, l’après-esclavage dans les îles de la mer des Indes » op. cit. p.44.

[23]« Rapport du colonel Bouguie, gouverneur militaire de Tana et Voromahery sur les effets produits par l’abolition de l’esclavage », op.cit ↩

Auteur : Clément Guichard

Etudiant en Histoire des Idées politiques.

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