L’Abolition de l’esclavage à Madagascar (part.3/6)

Second décret de l’abolition de l’esclavage en France ayant été signé le par le Gouvernement provisoire de la Deuxième République, sous l’impulsion notable de Victor Schoelcher, juriste et homme politique.

Section seconde : Préparation et mise en pratique de l’abolition

Avec l’imminence de l’abolition exigée par l’accroissement de l’emprise française sur l’île, les choses s’accélèrent significativement. Mais avant que l’abolition soit officiellement consacrée (Paragraphe second), et en considérant des difficultés contextuelles dont nous avons parlé, il est apparu nécessaire, pour la France, de préparer le terrain par des mesures transitoires (Paragraphe premier).

Paragraphe premier : Des mesures transitoires

L’esclavage fut officiellement aboli le 27 septembre 1896. Cependant, dès le début de l’année, les diverses réflexions avaient débouché sur des projets et des décisions dans le but de faciliter la transition.

Hippolyte Laroche, Résident Général, voulait impérativement que l’abolition ait lieu le plus rapidement possible. Il s’oppose donc à toute proposition ayant pour visée de différer le processus ou d’adopter des mesures trop lentes où « les enfants nés hier pourront être esclaves jusqu’à leur mort et il y aurait encore des esclaves à Madagascar pendant plus de 80 ans », selon ses propres mots[1]. L’idée n’est pas isolée d’ailleurs, et pendant le débat à la Chambre des Députés, certaines propositions iront même jusqu’à repousser l’échéance à 191[2]. Laroche demeure cependant ouvert à une abolition ayant été préparée par des mesures préalables. C’est d’ailleurs dans cette optique que le Ministre des Colonies, Albert Lebon, lui demande alors en juin 1896 de réfléchir sur un projet, allant dans le sens d’une abolition facilitée, et qu’il lui soumet. Au début de l’année déjà, il avait émis l’idée de deux situations qui pourraient être concernées par une application immédiate : Interdire la naissance esclave des enfants, et interdire la vente isolée d’esclaves séparés de leur famille[3]. Cela donnera lieu à une transmission directe de l’ordre ministériel aux administrateurs : « A charge donc pour l’administrateur de défendre et empêcher toute vente publique là où il dispose de l’autorité effective[4]. Corollaire à cela, l’enregistrement  des actes de libération sera gratuit[5] , ce qui  est  une  tentative  d’encourager  les  propriétaires. C’est dans ce même cheminement qu’il propose donc, en juin, son projet. Celui-ci n’aurait alors de suite que si les événements internes de Madagascar, que nous avons rapportés succinctement, n’en étaient pas exacerbés[6].

Si l’on se penche sur le contenu de ce projet de loi, on remarque que l’article 1er dispose : « Le commerce des personnes, sous quelque forme qu’il soit, est interdit à Madagascar. »[7]. Lequel article aurait donc pour finalité d’empêcher le commerce d’esclaves avec les îles voisines et le continent africain, commerce très lucratif. Toutefois, ce sont les articles suivants qui pourraient représenter une avancée sur le plan juridique. En effet, « en cas de saisie de biens du débiteur (…) un serviteur ne pourra être assimilé à une propriété susceptible d’être vendu ou saisie », au sens de l’article 5[8]. C’est donc un retour sans conteste sur le statut de « bien » de l’esclave tel qu’il existait alors. A noter enfin que l’article 2ème mentionne la date du 1er octobre 1895 à compter de laquelle les enfants qui naîtront seront considérés comme libres. C’est, en fait, un plan plus large d’émancipation prévu sur une décennie que le Résident Général va proposer au ministre dans sa réponse. L’esclave peut se racheter à hauteur de 100 Francs avec une diminution déterminée de 10 Francs chaque année[9]. Dès lors, Hippolyte Laroche se déclare prêt à abolir dès qu’il en recevra l’ordre[10].

Avec cela, se pose en fait la question centrale de la durée effective du processus avant abolition totale. On retrouve cette réflexion dans un autre projet quelques temps après, celui de Petiteau en date du 21 juillet 1896. Il y opère une comparaison minutieuse entre abolition radicale et abolition progressive. Il estimera d’ailleurs en ce sens qu’il est désormais trop tard pour abolir immédiatement, car le contexte ne s’y prête plus : « Je crois fermement que, si, le lendemain de la prise de Tananarive, le Général Duchesne avait décrété l’abolition de l’esclavage à Madagascar, c’eut été alors un fait accompli presque sans secousses, et surtout sans rémissions. » [11]. Petiteau pense cependant qu’il y a encore moyen de procéder ainsi[12], mais que le temps presse. Ce faisant, son projet est effectivement radical puisque l’article premier dispose purement et strictement que : « l’esclavage est aboli à Madagascar », là où le quatrième tranche définitivement avec toute ambigüité puisque : « l’État ne doit aucune indemnité  ou  rémunération  aux  propriétaires d’esclaves »[13]. A l’inverse de Petiteau, on trouvait des projets impliquant une abolition bien plus progressive et qui, sur certains points, reprenaient les idées de Lebon et Laroche quand à la dimension économique de celle-ci. En effet, dans son rapport au Résident général, un Gouverneur proposait l’idée que : « tout esclave ayant une fortune de la valeur de 30 piastres et au-dessus sera libéré »[14], quoiqu’il nuance son propos en y intégrant l’idée d’une compensation donnée au propriétaire. L’esclave ne disposant pas de cette somme continuerait alors de travailler. Toutefois, et ce afin d’éviter toute ambiguïté, il conviendra de rappeler que ce rapport intervient le 3 novembre de 1896, donc dans un contexte assez différent.

Pour finir, il nous faut citer une autre mesure de transition qui, cette fois, intervient après le vote par la Chambre des Députés. Le Résident Général, informé des événements que nous connaissons, envoie, le 20 août 1896, une circulaire à l’ensemble des Résidents sur le territoire malgache. Il y affirme l’impossibilité d’invoquer devant un tribunal civil ou pénal, dirigé par une autorité française : « les liens de propriété ou de subordination (…) entre les esclaves et les maîtres »[15]. Enfin, une autre circulaire du 18 septembre mentionne le fait que « le gouvernement n’a pas arrêté les mesures qu’il aura à prendre pour faire effectivement et partout cesser l’esclavage » mais que cependant « aucune mesure ne [doit être] prise en aucun cas pour le conserver[16].

En tout état de cause, chacune de ces mesures avait pour objectif de faciliter la transition vers l’abolition effective. Ce sera chose faite quelques jours seulement après cette dernière circulaire.

Paragraphe second : Cristallisation du mouvement, l’abolition officialisée.

Le 9 août 1896, la Chambre des Députés déclare que « l’esclavage étant aboli à Madagascar par le fait que l’île est déclarée colonie française, le Gouvernement prendra des mesures pour assurer l’émancipation immédiate[17]. Le Résident Général, Hippolyte Laroche, qui s’était déclaré prêt à abolir à tout moment, reçoit donc le feu vert ministériel par la voie d’un câblogramme[18]. Sans attendre, il transmet immédiatement l’information aux Résidents sur le territoire : « La chambre des députés a constaté que l’esclavage a cessé d’avoir existence légale sur le territoire de la Grande Île et de ses dépendances. »[19].

Dès lors, le processus va se mettre en marche puisque Hippolyte Laroche fait immédiatement publier l’arrêté d’émancipation au journal officiel en date du 27 septembre 1896[20]. Cet arrêté est relativement bref en ce qu’il comporte six articles. Certains d’entre eux, d’ailleurs, nécessitent une attention particulière. Tout d’abord, l’article premier opère une synthèse de toutes les formulations proposées tant en métropole que lors de la commission de réflexion à la Résidence générale : « Tous les habitants de Madagascar sont personnes libres »[21]. Quant à l’article second, il dispose que « Le commerce des personnes est interdit. Tout contrat, de quelque forme qu’il soit, écrit et verbal, stipulant vente ou achat de personnes, est nul, et ses auteurs seront punis d’une amende de 500 à 2000 francs et d’un emprisonnement de  deux ans. En cas de récidive, ces peines seront triplées   (…) ».[22]. Or, on ne peut manquer de constater que ce second article reprend en fait la formulation exacte de l’article premier du projet de loi qui avait été proposée par le ministre des colonies dans sa lettre du 9 juin 1896[23], avec la précision toutefois qu’il alourdit sensiblement les sanctions encourues puisque le ministre proposait une peine d’emprisonnement d’un à trois mois et une amende de 500 à 1000 francs[24]. Les articles suivants reviendront eux sur des points plus précis, mentionnant notamment la traite clandestine (article 3)[25], ou encore le statut même de l’esclavage qui peut désormais posséder des biens meubles et immeubles, quoique ceux-ci puissent repris par leurs anciens maîtres s’il s’agissait de libéralités de leur part[26]. Enfin, l’idée d’une compensation aux anciens propriétaires demeure envisageable par le gouvernement français, comme on le distingue dans l’article 6 qui mentionne : « des secours, sous forme de concessions territoriales, pourront être accordés aux propriétaires dépossédés qui seraient reconnus dans le besoin »[27]. Toutefois, comme nous l’avons mentionné à plusieurs reprises en amont de notre étude, le nombre colossal d’esclaves mettra un terme à cette prétention[28].

Toujours est-il que cet arrêté est affiché le 27 septembre dans les rues. Ainsi, Résidents et gouverneurs s’empressent de communiquer cette information. Un de ces gouverneurs, dans son rapport, déclarera qu’il a prononcé des « kabarys », c’est-à-dire des discours, « au peuple dans ce sens pour faire connaître cette décision au peuple ainsi qu’aux villageois qui dépendent de mon gouvernement, et aussi, j’ai fait mettre des affiches dans les places publiques pour que cette décision soit mieux connue.[29] ». Hippolyte Laroche est pressé de communiquer cette décision historique. Mais c’est aussi parce que son temps est compté. Tandis qu’il abolissait l’esclavage, et y liait son nom, il remettait en effet ses pouvoirs à son successeur, le général Gallieni[30].

Tout l’aspect préparatoire de l’abolition se trouvait désormais achevé avec la publication de l’arrêté. Dès lors, une autre étape non moins importante allait débuter, celle de la réception de la mesure sur place. Comme on pouvait s’y attendre, en effet, l’abolition sera lourde de conséquences.

RÉFÉRENCES

[1] JACOB Guy, « L’abolition de l’esclavage à Madagascar : les perspectives françaises » op.cit. p.264.

[2] Ibid. p.262.

[3]« Lettre du 9 mars 1896, du Ministre des colonies au Résident général » op. cit.

[4]« Défense de vente publique d’esclaves. Circulaire (du résident général) aux administrateur »s. 4 juin 1896, cote 2Z417, Mad., ANOM.

[5] Ibid.

[6] « Projet de loi malgache tendant à l’abolition de l’esclavage. Lettre du ministre des colonies (André Lebon) au résident général », 9 juin 1896, 2Z 407, Mad., ANOM.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] JACOB Guy, « L’abolition de l’esclavage à Madagascar : les perspectives françaises » op.cit. p.265.

[10] Ibid.

[11] « Note de Petiteau au résident général relative à l’esclavage et son abolition éventuelle ». 21 juillet 1896, 2Z418, Mad., ANOM.

[12]« La guerre existe de tous côtés, profitons du moment : réprimons la rébellion et affranchissons les esclaves… »., Ibid.

[13] Ibid.

[14] Rapport sur la région de Maroantstra sur les rebelles et les esclaves » adressé par le gouverneur au résident général. 3 novembre 1896, cote 2Z416, Mad., ANOM.

[15] Circulaire du résident général aux résidents relatives à l’attitude à adopter vis à vis de l’esclavage en attendant les mesures définitives. 20 août 1896, cote 2Z414, Mad., ANOM.

[16] Circulaire du résident général aux résidents relative à l’attitude à adopter vis à vis de l’esclavage en attendant les mesures définitives. 18 septembre 1896, cote 2Z414, Mad., ANOM.

[17] JACOB Guy, « L’abolition de l’esclavage à Madagascar : les perspectives françaises » op.cit. p.263.

[18]« Je viens de recevoir un câblogramme du ministre des colonies me prescrivant d’exécuter immédiatement le projet relatif à l’abolition de l’esclavage » in. « Lettre du résident général H. Laroche au général commandant en chef, l’avisant du projet d’abolition de l’esclavage », 26 septembre 1896, cote 2Z.409, Mad., ANOM.

[19] Circulaire du résident général aux résidents relatives à l’attitude à adopter vis à vis de l’esclavage en attendant les mesures définitives. 20 août 1896, op. cit.

[20]JACOB Guy, « L’abolition de l’esclavage à Madagascar : les perspectives françaises » op.cit. p.266.

[21] SERVIABLE Mario, La Part Donnée, l’après-esclavage dans les îles de la mer des Indes » op. cit. p.44.

[22] Ibid.

[23]« Projet de loi malgache tendant à l’abolition de l’esclavage. Lettre du ministre des colonies (André Lebon) au résident général », 9 juin 1896, op.cit.

[24]Ibid.

[25]« Le maximum des mêmes peines frappera toute personne qui aura usé de contrainte pour en entraîner une autre hors de sa province, en vue de la vendre, (…) » in. « Arrêté proclamant l’abolition de l’esclavage à Madagascar » ANSOM, Mad., la main d’œuvre aux colonies, 26 septembre 1896.

[26]RAKATO Ignace, Esclavage et libération à Madagascar, op. cit. p.32.

[27]« Arrêté proclamant l’abolition de l’esclavage à Madagascar » ANSOM, Mad., la main d’œuvre aux colonies, 26 septembre 1896.

[28]RAKATO Ignace, Esclavage et libération à Madagascar, op. cit., p.33.

[29]« Lettre du gouverneur malgache de Vatomandry au résident général sur les mesures prises pour faire connaître l’abolition de l’esclavage ». 20 octobre 1896, cote 2Z403, Mad., ANOM.

[30]« Câblogramme du résident H. Laroche au ministre des colonies annonçant la proclamation de l’abolition de l’esclavage et son départ de Madagascar. » 28 septembre 1896. Cote 2Z413, Mad., ANOM.

 

Auteur : Clément Guichard

Etudiant en Histoire des Idées politiques.

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