L’Abolition de l’esclavage à Madagascar (part.4/6)

Abraham Lincoln, deuxième personnage de gauche, proclama le 22 septembre 1862 l’abolition  de l’esclavage en Amérique.                        Alors en pleine Guerre de Sécession, le 16ème Président des États-Unis, fut résigné à franchir le pas d’une telle mesure, en réaction au conflit civil qui déchirait le pays depuis plus de 2 ans.

Car tout comme l’extrême majorité de ses concitoyens, le Président n’était pas enclin à rendre les anciens esclaves égaux en droits avec le reste de la population.

En effet, Lincoln se servit moins de cette abolition comme un idéal sociétal, que d’une arme de guerre contre les États sudistes ennemis, ces derniers tirant une très large part de leurs bénéfices des plantations de coton, à grands renforts de main-d’œuvre esclavagistes.

L’abolition de l’esclavage deviendra réellement officielle en droit le 18 décembre 1865 – soit près de 20 ans après la France – mais ne le sera dans les faits que durant le siècle suivant, au terme de luttes émancipatrices désormais passées à la postérité.

Partie seconde : Les conséquences sociétales de l’abolition.

 L’abolition est désormais un fait concret, tangible puisque l’esclavage est officiellement aboli tandis que les colons s’intègrent dans la société malgache. Toutefois, il apparaît évident que la pratique apporte quelques nuances, tenant aux difficultés multiples déjà évoquées. En effet, comme on le remarque dans nombre d’anciens pays esclavagistes, la situation conserve souvent une tension entre les groupes sociaux ; les États-Unis d’Amérique de l’après-guerre de Sécession en étaient le meilleur exemple de l’époque. C’était également le cas à Madagascar.

De fait, les premiers retours font état d’une réception mitigée (Section première). Il semble en effet que le bilan de l’abolition soit plus défavorable que prévu (Section seconde).

Section première : Une réception contrastée.

 Hippolyte Laroche est relevé de ses fonctions et est remplacé par le général Gallieni. Mais rapidement, les premiers échos de la mesure remontent jusqu’à la Résidence Générale. L’annonce de l’abolition n’est d’ailleurs pas plus tôt affichée dans les rues d’Antananarivo que commencent les premières difficultés (paragraphe second), pourtant cette fin de l’esclavage était décrite par les autorités comme globalement bien perçue (paragraphe premier).

Paragraphe premier : Un texte apparemment anticipé et bien reçu

 Les autorités françaises locales, Résidents et gouverneurs, étaient les mieux à même de réaliser l’effet de l’abolition. Avec le temps, ils sont imposés de plus en plus aux autorités féodales traditionnelles tandis que le Protectorat se muait en colonie, nous permettant dès lors un certain aperçu de l’atmosphère sociale dans la période qui suit immédiatement la mesure.

Et un des points dont on note une certaine récurrence, c’est sur la dureté de l’esclavage. Ainsi, dans son rapport, le capitaine Freystatler décrit un esclavage doux « qui permit son abolition sans provoquer les troubles signalés dans le pays »[1]. A noter d’ailleurs sur ce point que l’idée n’était pas nouvelle et que dès 1886, le Résident Général de l’époque avait assimilé l’esclavage malgache à une : « servitude domestique » en opposition donc à l’esclavage :  « odieux (…) où une distinction profonde s’établit entre le maître et le serviteur[2]. ». Sur ce point de la douceur de l’esclavage, il nous faudra y revenir. Toujours est-il que le capitaine se félicite de la réception optimale de la mesure en ce qu’elle n’a suscité « aucune vengeance, aucune animosité, aucune haine[3]. » De surcroît, esclaves comme maîtres s’attendaient à la mesure et avaient anticipé afin que la transition s’opère de la meilleure façon, ce qui fait que le bénéfice de la mesure ne nécessitait même pas la présence des autorités françaises pour ce « bienfait sans direction et sans conseil[4].

Toutefois, il faut rappeler que ce capitaine exerce son office dans la région d’Ambohidratrimo, qui se situe au nord-ouest de la capitale Antananarivo. De fait, l’information a pu circuler avec une relative facilitée. On remarque d’ailleurs cette même facilité dans un autre rapport qui intervient deux jours plus tard. Le colonel Bouguie, gouverneur militaire d’Antananarivo et Voromahery (la résidence royale) rapporte en effet, dans des termes sans ambiguïté que : « La presque totalité des habitants libres et la grande majorité des esclaves s’attendaient à voir prendre, par le gouvernement français, des mesures relatives à l’abolition de l’esclavage (…) aussi, l’arrêté du 26 septembre 1896 de M. le Résident Général n’a-t-il que peu surpris les habitants de Tananarive et du Voromahery[5]. ». En toute fin de son rapport, il revient une nouvelle fois sur la réception de la mesure, considérant que « l’abolition de l’esclavage ne bouleversera pas aussi profondément qu’on le croyait les conditions économique du pays[6]. »

Dans cette même hypothèse basée sur des critères géographiques, un rapport du 20 novembre 1896 provenant du cercle de Moramanga, chef lieu au croisement de routes principales, nous offre un aperçu plus nuancé. En effet, le chef de bataillon Noël, qui commande le lieu, affirme que la nouvelle de l’abolition, « cette mesure libérale », n’a produit d’effet que dans les villages, échappant de fait complètement aux populations vivant dans les zones rurales voire forestières. Il souligne alors que « l’abolition de l’esclavage n’a fait aucun bruit ici[7]. » Les choses ne lui paraissent pas avoir beaucoup évolué. Il conclue de cette relative inertie qu’il s’agit d’une :              « situation médiane et une sorte de transition, entre l’ancien et le nouvel état des choses (…) et je ne crois pas devoir élever mon autorité contre cet état d’esprit[8]  Somme toute, il paraît convaincu que l’information de l’abolition va finir par se répandre et décide donc de laisser les choses s’implanter.

En tout état de cause, le Résident Général Laroche était lui-même conscient de cette différence dans la durée de réception entre les grandes villes et les campagnes : « Je ne prévois pas qu’à Antananarive aucun trouble puisse accompagner une déclaration depuis longtemps attendue (…) A la campagne, au contraire, elle est susceptible de provoquer de l’émotion[9]. »

Enfin, il convient évidemment de dire que sitôt la nouvelle apprise, nombre d’esclaves se montrent très heureux de se savoir indépendants. Le Résident de France Alby s’en fera le relai en novembre 1896 narrant chants et feu de bois[10]. A ce titre, une différence doit être faite entre esclaves libérés et propriétaires. De fait, la relative anticipation de l’abolition par les populations que nous avons mentionnées, ne doit pas nous faire généraliser trop vite. En effet, l’abolition a également suscité de nombreuses difficultés.

Paragraphe second : Les premières difficultés

Dire que l’esclavage a été une mesure qui s’est appliquée sans difficultés serait une erreur complète, car cela méconnaîtrait largement le contexte extrêmement spécifique de la coutume malgache à laquelle l’arrêté du 27 septembre s’est attaqué. Dans un premier temps, il convient donc de préciser que l’abolition fut une surprise colossale pour la société malgache qui apprend, par l’affichage en place publique, qu’une institution garante d’une tradition largement établie vient d’être supprimée[11]. D’autant qu’il est difficile de comprendre les tenants et aboutissants puisque l’affichage de la mesure est suspendu dès le lendemain.

En effet, Hippolyte Laroche a démissionné le jour même où il avait fait publier son arrêté, ainsi que nous l’avions mentionné. Il est remplacé par le général Gallieni. Or, ce dernier oppose un pragmatisme très militaire aux tendances abolitionnistes et philanthropiques de son prédécesseur. De là découle sa première mesure consistant ni plus ni moins, aux dires de certains, qu’à « faire saisir à tous les guichets de vente le Journal Officiel qui publiait l’arrêté d’émancipation[12]. » Encore que cette mesure soit sujette à caution, beaucoup s’accordant en fait sur une interprétation très subjective du texte d’abolition[13]. Nous y reviendrons mais on peut déjà largement conclure que cette décision n’a pu qu’encourager la perplexité.

Cela étant, la mesure d’abolition est déjà suffisante en elle même pour perturber la population. En effet, le chef de bataillon Noël estimait dans son rapport du 20 novembre que « les pertes subies par les propriétaires d’esclaves sont importantes, (…) si l’on songe aussi que certains propriétaires en avaient jusqu’à 300[14]. » Ces anciens maîtres d’ailleurs se plaindront de cette mesure inique qu’ils qualifient, selon Noël, de « spoliation » qui aurait pu être mieux perçue à travers un : « affranchissement graduel.[15]. » Nous savons en effet que ce principe d’une abolition progressive avait été proposé dans les premiers mois de 1896. Il n’en demeure pas moins que les esclaves représentent une source de revenu très importante pour certains propriétaires.

On retrouve d’ailleurs cette déception dans un autre rapport du 18 novembre 1896. Le Résident de France, G. Alby, raconte en effet que « la première réaction des propriétaires d’esclaves suite à l’arrêté d’abolition a été un profond désappointement de se voir ainsi dépouillés sans compensation de ceux que l’expérience les avait habitué à considérer leurs.[16] » La déception de ces propriétaires est d’autant plus grande pour ceux dont les emprunts se faisaient sur le gage du nombre d’esclaves, notamment pour les habitants de la côte où l’esclavage était tout : « Tout ce qu’ils gagnent ils en achètent des esclaves ; ainsi les esclaves font leur principale richesse.[17] » Ces propriétaires subissent donc l’impossibilité de rembourser, ainsi qu’une perte significative de leurs biens. De plus, il leur est impossible de régler le problème devant un tribunal[18].

Dans le même ordre d’idée, le gouverneur du Vakinankaratra mentionne dans sa lettre du 18 novembre des réactions semblables : « Les maîtres ont été troublés et affligés, parce qu’ils ne sont pas habitués aux travaux accoutumés aux esclaves et parce qu’ils perdaient le prix d’achat de ces esclaves.[19] » A noter que la tentative de Galliéni d’entraver l’abolition, et qui avait été rapportée par certains contemporains sur place, trouve apparemment un écho en province puisque ce même gouverneur fait état en date du 7 octobre d’un « nouveau bruit disant que les esclaves devaient rentrer chez leurs maîtres. Ces bruits n’ont rien changé à la situation et n’ont pas non plus porté le trouble dans les esprits, par suite de l’obéissance aux ordres reçus.[20] » Tout cela ne pouvant entraîner que des difficultés pratiques.

De surcroit, certains anciens esclaves ne se privent pas de critiquer vertement leurs anciens maîtres, jouissant de leur indépendance nouvelle, quoique ce point fût relativement marginal.[21]

En tout état de cause, ces premiers temps de l’abolition laissent finalement voir une acceptation très contrastée selon les cas. Ainsi, il est parfois aisé de se borner à définir les esclaves satisfaits de la mesure et les maîtres contrariés ou, au mieux, résignés. Mais cette affirmation se doit maintenant d’être envisagée sous un prisme différent. Car, finalement, le bilan de l’abolition s’avérera plus défavorable pour la population que ce qu’on aurait pu imaginer au premier abord.

RÉFÉRENCES

[1]« Rapport du capitaine Freystatler sur l’effet produit par l’abolition de l’esclavage dans le cercle d’Ambohidratrimo », 16 novembre 1896, cote 2Z404, Mad., ANOM.

[2] JACOB Guy, « L’abolition de l’esclavage à Madagascar : les perspectives françaises » op.cit. p.260.

[3] « Rapport du capitaine Freystatler sur l’effet produit par l’abolition de l’esclavage dans le cercle d’Ambohidratrimo », 16 novembre 1896, op. cit.

[4] Ibid.

[5] « Rapport du colonel Bouguie, gouverneur militaire de Tana et Voromahery sur les effets produits par l’abolition de l’esclavage », 18 novembre 1896, 2Z405, ANOM.

[6] Ibid.

[7] « Rapport du chef de bataillon Noël, commandant le cercle de Moramanga sur les effets produits par l’abolition de l’esclavage», 20 novembre 1896, cote 2Z406, Mad., ANOM.

[8] Ibid.

[9] Lettre du résident général H. Laroche au général commandant en chef, l’avisant du projet d’abolition de l’esclavage », 26 septembre 1896, op.cit.

[10] « Le résident de France G. Alby (résidence Antsirule) à monsieur le Général commandant et résident général de France à Madagascar. » 18 novembre 1896, cote 2Z415, Mad., ANOM.

[11] RAKATO Ignace, Esclavage et libération à Madagascar, op. cit. p.33.

[12] JACOB Guy, « L’abolition de l’esclavage à Madagascar : les perspectives françaises » op.cit. p.269.

[13] Ibid.

[14] « Rapport du chef de bataillon Noël, commandant le cercle de Moramanga sur les effets produits par l’abolition de l’esclavage», 20 novembre 1896.

[15] Ibid.

[16] « Le résident de France G. Alby (résidence Antsirule) à monsieur le Général commandant et résident général de France à Madagascar. » 18 novembre 1896, op.cit.

[17] Rapport sur la région de Maroantstra sur les rebelles et les esclaves » 3 novembre 1896, op. cit.

[18] Ibid.

[19] « Lettre du gouverneur du Vakinankaratra au Résident général à Antsirabé », 18 novembre 1896, cote 2Z415, Mad., ANOM.

[20] Ibid.

[21] RANTOANDRO G.A, « Après l’abolition de l’esclavage à Madagascar, le devenir immédiat des esclaves émancipés». op. cit. pp. 278-279.

Auteur : Clément Guichard

Etudiant en Histoire des Idées politiques.

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