« Voirs est que li rois est souverain par dessus tous »

  « Voirs est que li rois est souverain par dessus tous »

Cette maxime est l’œuvre du grand juriste du XIIIe siècle Beaumanoir. Elle signifie que le Roi de France n’est plus le suzerain du royaume mais bien le souverain de celui-ci, ce qui veut dire que c’est lui le véritable chef de l’État monarchique et qu’il ne doit rendre des comptes à personne. Cet adage apparaît durant le siècle de la « reconquête royale » : extension à la fois territoriale et politique du pouvoir royal, soutenu par les légistes s’appuyant sur le droit romain fraîchement redécouvert. C’est la « dimension nationale » de l’adage « le Roy de France est Empereur en son Royaume. » Dans cet article, il convient de voir (très sommairement) l’aspect administratif et gouvernemental de l’extension du pouvoir royal. Quant aux aspects juridictionnels et législatifs, ils seront étudiés à travers d’autres adages (durant le mois d’août). Continuer la lecture de « « Voirs est que li rois est souverain par dessus tous » »

« Le Roy ne tient de nelui, fors de Dieu et de Soi »

« Le Roy ne tient de nelui, fors de Dieu et de Soi »

« Le Roy ne tient de nelui, fors de Dieu et de Soi » (ou dans une autre version, « Le Roy ne tient de nelui (ou encore nuil), fors de Dieu et de son épée), en français moderne « le roi ne tient de personne (ou que de lui), sauf de Dieu et de lui-même (ou de son épée), « signifie que le roi de France ne tient sa couronne de personne, hormis de Dieu et de lui-même.[1] » Cet adage de Louis IX, apparaissant dans les Établissements de Saint-Louis (coutumier – compilation juridique – des années 1270) peut être appliqué aussi bien au plan national – notamment avec les monarchomaques (terme apparu sous les plumes de William Barclay vers 1600 signifiant principalement ceux qui combattent les dérives du monarque) durant les guerres de religion – qu’au plan international. Dans cet article, il convient de s’attarder sur le plan international et plus précisément sur la volonté du pouvoir royal d’indépendance vis-à-vis de l’Empereur et du pape, ou encore la volonté d’acquisition d’une plus grande souveraineté. Continuer la lecture de « « Le Roy ne tient de nelui, fors de Dieu et de Soi » »

« Le Roy de France est Empereur en son Royaume »

« Le Roy de France est empereur en son Royaume »

Cet adage du XIVe siècle ouvre la page d’une grande épopée nationale : la construction de la Monarchie française et ce faisant de la France. Avec le règne de certains rois, dont les plus importants comme Philippe Auguste, Philipe IV le Bel, Louis IX ou encore Louis XIV, aidés par des légistes patriotes tels que Pierre Flote, Guillaume de Nogaret, Guillaume de Plaisans, Philippe de Beaumanoir ou encore Antoine Loysel (pour ne citer qu’eux), le Royaume de France passe d’une monarchie féodale dans laquelle le Roi n’est que le suzerain des barons et des comtes à une monarchie absolue dans laquelle il est le maître suprême. Cette construction monarchique ne s’est pas faite facilement. Elle s’est opposée à différents pouvoirs tant sur le plan national (les seigneurs féodaux) qu’international (l’Empereur et le Pape) qui, finalement, n’ont pas fait le poids face à la grandeur des rois de France et, surtout, de leurs légistes. L’étude de cette épopée nationale se fera en quatre parties (avec des adages spécifiques), mais il convient tout de même de l’introduire à travers cet article.

« Le Roy de France est empereur en son Royaume » est l’œuvre, selon les historiens, soit de Jean de Blanot (1260) soit de  Guillaume de Plaisans (XIVe siècle). Quoi qu’il en soit, l’un des légistes royaux l’a puisé dans le droit romain qui était, à cette époque, récemment redécouvert intellectuellement à Bologne (Italie). Cet adage romain francisé marque le début de l’extension de la souveraineté du Royaume de France et du pouvoir royal qui débuta à partir du XIIe siècle. A cette époque, le royaume était une monarchie féodale dans laquelle le Roi peinait à imposer son pouvoir. Les seigneurs locaux gouvernaient leur terre comme un roi et certains d’entre eux défiaient l’autorité royale.

Ce n’est qu’à partir de la fin du XIIe siècle que le pouvoir royal avait pour objectif d’étendre ses pouvoirs, mais il se heurtait à un autre problème : le manque de souveraineté. En effet, deux puissances européennes revendiquaient l’hégémonie universelle de leur autorité : le Saint Empire romain germanique (SERG) et la Papauté. Le Roi de France s’imposa à plusieurs reprises à ces deux puissances internationales avec aussi bien des victoires juridico-politiques que des victoires militaires. Les légistes français utilisaient le droit romain (dont se basaient les légistes du SERG) et le droit canon pour établir la souveraineté du Royaume de France. Après les grandes victoires militaires françaises (Bouvines face au SERG et la Guerre de Cent Ans face aux Anglais et ses alliés bourguignons), le Roi de France s’imposa sur le plan national en mettant en place un royaume centralisé, des représentants royaux dans tout le royaume et une justice royale.

La Renaissance marque la construction de la monarchie absolue avec le travail de Louis XIII et surtout du Cardinal de Richelieu, mais ce n’est qu’à partir du règne de Louis XIV que la France devint une véritable monarchie absolue de droit divin dans laquelle le Roi n’avait aucun compte à rendre à qui que ce fût, malgré les contestations des parlementaires tant parisiens que provinciaux. Cependant, la lenteur des réformes et le manque de celles-ci dans certains domaines durant le règne de Louis XVI mécontentaient le peuple français qui se révolta en 1789. La monarchie absolue de droit divin laissa place à une monarchie constitutionnelle dans laquelle le roi rendait des comptes à la Nation. En 1792, après la trahison du roi, la République fut proclamée mais sa légitimité et la souveraineté française se heurtaient à des problèmes tant internes (révoltes des blancs) qu’externes (guerre contre les monarchies étrangères). Ces problèmes furent réglés par un nouveau souverain : Napoléon Bonaparte. A l’instar des rois aidés de leurs légistes, l’Empereur des Français réorganisa la France sur plusieurs domaines, notamment sur le plan juridico-institutionnel qui, après son abdication en 1814-1815, devint la base des régimes politiques français suivant. Cette base juridico-institutionnelle fut à plusieurs reprises complétée par les régimes successeurs, plus particulièrement par la IIIe et la Ve République et même par Vichy, pour dessiner les contours de la France que l’on connaît aujourd’hui.


Bibliographie

Note : la bibliographie ici présente est sommaire, elle sera détaillée à travers les autres articles.

Castaldo, André. Introduction historique au droit. 3e éd. Précis. Belgique : Dalloz, 2012, 459 p.

Gasparini, Éric et Gojosso Éric. Introduction historique au Droit et Histoire des Institutions. Coll. Master. Mayenne : Lextenso et Gualino éd., 2015, 405 p.

Ellul, Jacques. Histoire des Institutions : XVIe-XVIIIe siècle. Coll. Quadriges. Vendôme : PUF, 1999, 320 p.

 

Cycle d’Histoire d’Outre-Mer – Etude de l’oeuvre d’Albert Sarraut : Grandeurs et Servitudes Coloniales (part.1/6)

Etude de l’oeuvre d’Albert Sarraut : Grandeurs et Servitudes Coloniales (part.1/6)

« Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie.[1] »

C’est dans une France affaiblie de l’entre-deux-guerres que de grandes figures politiques tentèrent de revitaliser l’influence de l’Empire colonial français, alors en manque de légitimité aux yeux de l’opinion publique, de plus en plus contesté, aussi bien d’un point de vue interne avec notamment la création du Parti Communiste Français en 1920, dirigé depuis Moscou, mais aussi et surtout à l’international, où le pays faisait face aux velléités de puissances montantes telles que les Etats-Unis et l’Union Soviétique, à l’égard des grandes nations européennes possédant de vastes empires, occasionnant parfois de nombreuses révoltes au sein de ces territoires colonisés.

Car s’il est bien un domaine dans lequel la France s’est profondément démarquée dans l’Histoire, c’est au travers de son Empire colonial qui, à l’aube du second conflit mondial, se révélait être le deuxième de la planète en terme de superficie : avec ses 12 898 000 km et ses 100.000 millions d’habitants en 1936, il comprenait quasiment toute la partie de l’Afrique occidentale et équatoriale, s’étendant, du nord au sud, de l’Algérie au Cameroun, en passant par Madagascar, jusqu’à la lointaine Polynésie française.

Le continent Asiatique n’était quant à lui pas en reste, loin de là, constituant même la pièce maîtresse de l’immense complexe colonial français. Ainsi, quelques comptoirs indiens tels que Pondichéry, Chandernagor, ou encore Karikal, mais aussi et surtout la perle de l’Empire : l’Indochine, assuraient à la France une présence asiatique continue, lui offrant ainsi de nombreux débouchés vers les vastes marchés d’Asie – et notamment chinois – avec ses quelques 500 millions de consommateurs, assurant alors au pays de nombreuses opportunités économiques, auxquelles peu de puissance occidentales pouvaient prétendre. Et si l’émergence de l’Empire colonial français est loin d’être le fruit du hasard, elle est au contraire le résultat d’un long cheminement, qui entretiendra au fil des siècles, sa grandeur, mais aussi sa servitude.

Les premières aventures coloniales françaises commencèrent véritablement au XVIème siècle, avec la découverte du Canada par l’explorateur Jacques Cartier, envoyé par François Ier vers les terres du Nouveau Monde pour y asseoir la souveraineté du Royaume. Mais en raison de l’éloignement de ces territoires et faute de ressources présente, un désintérêt croissant des monarques finira d’emporter l’entreprise coloniale, qui s’avérait de surcroît être extrêmement onéreuse. Quant aux éphémères possessions du Brésil et de Floride, elles n’y changeront rien ; la première expérience coloniale française s’essoufflera inexorablement.

Il faudra donc attendre le siècle suivant, pour que le dessein d’un Empire d’Outre-mer ressurgisse de manière impérieuse, grâce notamment au développement d’une nouvelle doctrine économique – le mercantilisme – qui prônait le dégagement de bénéfices commerciaux par une colonie d’exploitation, afin que cette dernière ne commerce que de manière exclusive avec la métropole. Initiée sous le règne de Louis XIII et pleinement mise en application par Colbert, cette nouvelle conception coloniale fera apparaître un lien étroit entre la puissance du pays et l’étendue de son domaine d’Outre-mer. Ainsi, le premier Empire colonial va progressivement émerger – bien qu’il ne soit souvent que l’œuvre d’initiatives privées, avalisées postérieurement par le pouvoir monarchique – et ne cessera de s’étendre, au point de venir sérieusement concurrencer les autres puissances européennes.

De l’Amérique du Nord aux Antilles, en passant par les comptoirs de l’Afrique de l’Ouest et des vastes possessions indiennes de Joseph-François Dupleix, la domination française à travers le monde était alors à son apogée, profitant pleinement du commerce de la traite négrière, qui fondait en grande partie sa prospérité. Mais l’Empire se heurta rapidement une nouvelle fois à la puissance montante de l’époque – l’Angleterre – qui, avec le Traité de Paris de 1763, vint stopper l’expansion française, après la défaite du pays lors de la guerre de 7 ans. La vente de la Louisiane en 1803 et la chute de l’Empereur Napoléon Ier, finiront de mettre un terme définitif au premier chapitre colonial français.

Suite au Congrès de Vienne de 1815, les régimes successifs ne cesseront d’entreprendre le redressement d’une France affaiblie, amputée de son prestige d’antan. Et, comme par le passé, la reconstruction d’un Empire colonial s’avèrera être le préalable obligatoire pour faire revenir le pays dans le concert des grandes nations.

C’est ainsi qu’en 1830, un corps expéditionnaire est envoyé à Alger, pour une invasion qui s’achèvera une vingtaine d’années plus tard. Dès lors, la porte de l’Afrique sera grande ouverte. Avec la fondation des établissements de la Côte d’Or et du Gabon en 1862, les Français conforteront leur emprise sur le continent et la prise du Sénégal quelques années plus tard servira de tête de pont, vers une pénétration de l’Afrique toujours plus vers l’intérieur des terres. Les premiers contacts seront aussi établis à cette époque sur ce qui deviendra la future Indochine, avec l’invasion de la Cochinchine et l’établissement d’un protectorat sur le Cambodge. Les premiers jalons du futur Empire auront donc été posés en réaction aux épreuves d’incertitudes traversées par le pays. Comme un besoin d’entreprendre des conquêtes lointaines, loin du tumulte européen.

Ainsi le Second Empire colonial ne deviendra réalité qu’après une nouvelle défaite sur le continent : la défaite de Sedan de 1870. Cette dernière fera apparaître une nouvelle fois, suite notamment aux amputations territoriales, la nécessité de développer un domaine colonial ambitieux. Et le krach boursier de Vienne, en 1873, ne fera qu’accélérer ce phénomène, obligeant les dirigeants à se recentrer davantage sur leur quête aux colonies.

Ce nouveau sursaut imposera aux dirigeants de rationaliser le nouvel Empire, afin de le pérenniser et d’en faire un élément naturel et inséparable à l’existence du pays.

C’est à cet effet que la gestion des colonies sera progressivement retirée à la Marine – qui en avait la responsabilité jusqu’alors – pour aboutir à la création d’un Ministère des colonies à part entière, en 1894.

Parmi ceux ayant occupé ce poste, Albert Sarraut, fut sans nul doute l’un des plus ardent défenseur du fait colonial français. En effet, il aura été l’un des pionniers de ce nouvel élan impérialiste, en s’efforçant de justifier les interventions extérieures, par des causes plus profondes et humanistes que celles qui avaient animé les campagnes coloniales d’auparavant. Les premières fonctions qu’il aura occupées en tant que Gouverneur d’Indochine de 1911 à 1914 et de 1917 à 1919, puis celles de Ministre des colonies de 1920 à 1924, lui auront permis de développer une réflexion personnelle en la matière. Et ses nombreuses interventions, au contact des territoires d’Outre-mer et des populations indigènes, contribuèrent à donner une force importante à ses discours auprès de ses contemporains, en considération de sa stature d’administrateur colonial aguerri que l’expérience du terrain lui avait façonné. Il rédigea ainsi sa première œuvre militante en 1922 : « Mise en Valeur des Colonies Françaises » où il se fera le défenseur d’un certain altruisme colonial, selon lequel la contrepartie économique au bénéfice du colonisateur se doit d’être accompagnée de développements d’infrastructures, ou encore d’actions sanitaires et sociales, en faveur des peuples colonisés. Tel doit être le but de la politique indigène, selon l’auteur, devant garantir alors « la conservation de la race.[2] » Mais le pays ne s’y emploiera que de manière limitée, à l’aide notamment de prêts garantis par la métropole, restant cependant toujours à la charge des colonies.

Albert Sarraut, au travers de ce premier livre, employait un langage incisif quant aux instructions qu’il entendait que l’Empire suive pour le redressement et l’expansion de ce dernier. En totale opposition avec sa seconde œuvre : « Grandeurs et servitudes coloniales » parue en 1931, où un ton beaucoup plus mesuré que dans les années 1920 laissait entrevoir un auteur inquiet et préoccupé sur un avenir colonial incertain pour le pays, et ce, à juste titre. Car entre temps, la Grande Dépression de 1929 vint fragiliser la lente reconstruction qu’avait entrepris la Nation, au terme d’un premier conflit mondial particulièrement meurtrier pour la France. Et même si le pays résista assez bien aux premiers chocs infligés par cette crise, le contrecoup de 1931 n’en sera que plus terrible. C’est pourquoi les dirigeants décidèrent, encore une fois, de se recentrer sur leur domaine d’Outre-mer, en imposant un commerce quasiment exclusif avec ce dernier. L’Exposition coloniale de Paris en 1931 symbolisera d’ailleurs à elle seule l’ampleur de ce repli sur l’Empire orchestré par la France.

C’est dans ce contexte général troublé que la parution de « Grandeurs et Servitude Coloniales » nous délivre un message porteur de tous les éléments essentiels de la pensée coloniale qui jalonnera le 20ème siècle. Il offre ainsi à ses lecteurs un exemple cohérent d’interrogations qui se poseront jusqu’à la période de la décolonisation, en parvenant à exposer clairement les considérations de l’époque, sur l’utilité de l’action coloniale, se positionnant alors clairement en faveur du maintien de la domination européenne sur leurs Empires. Car l’étude d’Albert Sarraut ne se borne pas aux seules limites des possessions françaises, il élève au contraire sa réflexion et l’inscrit dans un mouvement planétaire pour mieux en cerner les angoisses latentes et universelles, cristallisant de cette manière les principaux défis que les grandes puissances coloniales devront relever au cours des prochaines décennies.

La problématique de ce rapport de recherche est donc la suivante : Comment Albert Sarraut, au travers de son livre « Grandeurs et Servitudes Coloniales » et de ses nombreuses interventions gouvernementales, parvient-il à caractériser les notions paradoxales que sont celles des bienfaits de l’œuvre coloniale, qui constitueront par la suite les contraintes du colonisateur ?

Le double défi qui s’impose à Albert Sarraut en cette période charnière d’avant-guerre, et donc avant tout de légitimer, pour ainsi pérenniser, l’action coloniale française, et plus largement européenne, pour, de cette manière, cristalliser les bienfaits de cette entreprise au travers du prisme de la nécessité de l’établissement de ces Empires. (Partie I)                                                                                                                                Mais cependant la réflexion de l’auteur ne s’arrêtera pas au simple bilan réalisé par les Empires coloniaux. Après en avoir démontré ses causes profondes et ses vertus, il évoquera les périls auquel s’exposent ces derniers, du fait d’un non renouvellement de leur doctrine coloniale, devant sans cesse être remise en cause. (Partie II)


 Références

[1] Léon Blum, le 9 juillet 1925, à la Chambre des députés.

[2] La Mise en valeur des colonies françaises, Payot, Paris, 1923, p.36.

La royauté mérovingienne

Pharamond élevé sur le pavois, par Pierre Revoil (1845)


LA ROYAUTÉ MÉROVINGIENNE

On considère Clovis (466-511), fils de Childéric Ier (440-481), comme le véritable fondateur de la dynastie mérovingienne, laquelle finira avec Childéric III (714-755), déposé en 751 par Pépin le Bref, premier souverain carolingien. Entre temps, quelques trois siècles d’une histoire marquée par la montée en puissance puis par le déclin de l’autorité royale. Notre article comprendra donc deux volets, le premier consacré aux caractères de la royauté mérovingienne, le second aux évolutions qu’elle rencontra.

Les caractères de la royauté mérovingienne

De par son alliance avec l’Église, la royauté mérovingienne est d’abord une royauté de droit divin. C’est Clovis, avec son baptême (498), qui jette les bases d’une nouvelle légitimité à même de retrouver l’unité perdue avec la déliquescence de l’autorité romaine – toujours, depuis la chute de l’Empire romain, l’Europe resta hantée par le souvenir et le rêve impérial. « L’Église offre au souverain un appareillage conceptuel lui permettant de justifier son pouvoir aux yeux de ses sujets »1. Alors le roi devient « le lieutenant de hDieu sur la terre » – c’est-à-dire le garant de l’ordre politique et social2 – la royauté se fait providentielle, et la personne du roi intouchable. À l’instar de l’empereur romain dont il se veut le successeur, la personne du roi constitue le fondement de l’équilibre social – souvenons-nous que les Francs sont au départ plus un rassemblement, une confédération de tribus diverses et variées qu’un seul et même peuple !

Ce qu’il nous faut par ailleurs relever dans tout cela est que le roi mérovingien possède non-seulement une légitimité de fait (il doit notamment faire preuve de ses capacités guerrières, la vocation du royaume étant largement militaire3), mais aussi de droit puisque cette mission d’assurer la permanence de l’ordre dans le monde tumultueux des choses humaines n’est pas attribuée par l’Église à un personnage unique mais à une famille, celle des mérovingiens ; d’où une légitimité dynastique représentant un important facteur de stabilité (et une innovation vis-à-vis du monde romain) puisque la contestation du pouvoir ne pourra plus se faire que par l’action, mais devra également passer par les idées4.

La contrepartie consista en un véritable poids de l’Église sur l’autorité royale. Si elle fournissait au roi mérovingien les moyens d’affermir son autorité et d’unifier son royaume, cet apport n’était pas gratuit, l’institution donnant au roi des obligations envers elle, et des droits à son encontre. Les évêques, dont le rôle n’ira que grandissant, affirment leur droit de conseiller les rois5, lesquels se doivent par ailleurs d’assurer la protection de la personne et des biens des clercs6 : témoin le fameux épisode du vase de Soissons, qui témoigne bien de l’importance donnée par les souverains mérovingiens aux vœux de l’Église. Le roi doit encore s’assurer que l’ordre règne dans l’Église (ce sera le rôle des conciles7), et faire respecter les canons sur le plan civil8.

Il va sans dire que l’Église s’assure ainsi un certain contrôle du temporel, la séparation posée entre le spirituel et le temporel restant donc loin d’être étanche. « Clovis rendit les évêques tout puissants […] il fut le roi des évêques »9 écrit Jacques Ellul, pour qui l’Église devient alors véritablement un « organe de l’État »10. Le roi intervient dans les domaines administratifs de l’Église, et les évêques prennent part au gouvernement, surveillent les comtes dans les provinces11, s’occupent de l’assistance, de l’instruction12. Ainsi la doctrine chrétienne trouve-t-elle un canal de pénétration du monde temporel, d’autant plus que le pape Grégoire le Grand13, à la fin du VIe siècle, affirme que les rois, outre veiller sur l’Église, doivent subordonner leur politique à sa morale14. Il ne faut bien sûr pas comprendre les choses de manière trop stricte : le roi reste le roi, et la plupart des déviations sont tolérées ; toutefois, il reste vrai que dépassé une certaine limite les évêques « s’érigent en contre-pouvoir »15, tels Charibert Ier excommunié en 568, ou Théodebert Ier faisant pénitence dans les années 540.

Il apparaît donc que l’autorité du roi mérovingien oscille entre ses prétentions « absolutistes » et le poids de l’Église. Nous restons dans le cadre de la continuité entre les mondes romain et franc : l’évêque de Milan Ambroise n’avait-il pas obligé l’empereur Théodose à faire pénitence suite au massacre de Thessalonique ?

Mais il est un point sur lequel les deux mondes se différencient radicalement : il y a chez les mérovingiens disparition du concept d’État16, appréhendé comme la continuité de l’autorité politique indépendamment de l’apparition ou de la disparition de ceux qui l’exercent. Or les dispositions prises par un souverain mérovingien ne valent que pour la durée de sa vie17, et, à sa mort, son successeur doit reconquérir tous les grands qui avaient prêté serment à son prédécesseur. D’où se dégagent deux caractères propres de la royauté mérovingienne :

Il s’agit d’une royauté patronale (le roi est senior). Il y avait chez les Francs ce qu’on appelle le leudesamio, qui est un serment de fidélité des grands – ici appelés leudes – envers le roi. Ce dernier est donc avant tout le chef d’un groupe de proches, de fidèles, qui prêteront à leur tour serment avec d’autres personnes, d’origine sociale plus basse18. Entre le roi et son peuple,bien grande est donc la distance, et le lien lâche ! On a là les prémices et les origines de l’organisation socio-politique de l’époque féodale.

Il s’agit encore d’une royauté patrimoniale (le roi est dominus). Le royaume constitue la propriété personnelle du roi, y compris les droits d’État, c’est-à-dire droits de juridiction, d’impôt, de commandement …19 Le roi dispose de tout cela à sa guise, et c’est ainsi que les derniers mérovingiens purent se ruiner et démembrer la puissance publique – nous y reviendrons.

Les règles de transmission de la couronne sont prévues dans la loi salique, qui ne renvoie alors pas aux seule règles de successions (ça c’est la loi salique du bas Moyen Âge, fragment retravaillé de la loi salique originaire), mais à un code de lois construit pour les Francs saliens (d’où son nom). Il y est prévu que le partage de la couronne et des terres se fera à égalité entre les fils20. Pas de droit d’ainesse, d’où, très logiquement, et malgré le frein que représentaient les fréquentes guerres de succession, un problème de morcellement du royaume – plusieurs royaumes francs coexistaient simultanément, et tous leurs rois étaient Rex Francorum … – tout à fait nuisible à l’affirmation de l’autorité royale.

Mentionnons enfin que le roi, théoriquement, dispose de deux pouvoirs : le mundium, en vertu duquel, se devant justicier et protecteur de son peuple, il peut « affirmer sa garde sur certaines personnes ou certains lieux »21 ; le ban, en vertu duquel le roi peut donner les ordres qu’il souhaite, intervenir administrativement, militairement, législativement, etc, et ceci a priori sans limite22.

« A priori », car dans la pratique l’autorité du roi mérovingien ne fut que rarement aussi absolu que le laisse entendre cet exposé théorique …

Grandeur et décadence de la royauté mérovingienne

La dynastie mérovingienne se termine avec ceux que l’histoire a retenu sous le nom de « rois fainéants », ainsi nommés parce qu’ils n’auraient eu de roi que le titre … On doit cette appellation à Eginhard, biographe de Charlemagne, qui écrit dans sa Vie de Charlemagne :

« Les trésors et les forces du royaume étaient passées aux mains des […] maires du palais, à qui appartenait réellement le pouvoir. Le prince était réduit à se contenter de porter le nom de roi, d’avoir les cheveux flottants et la barbe longue23, de s’asseoir sur le trône, et de représenter l’image du monarque »24.

Le maire du palais (major domus) est l’intendant de la maison du roi, le deuxième homme du royaume. Chef de l’administration, il exerce une partie du pouvoir royal pendant la minorité du souverain25. Or, à partir du VIIe siècle, ce personnage va prendre de plus en plus d’importance, de plus en plus de pouvoir, jusqu’à en arriver au point où, en 751, un maire du palais, Pépin le Bref, va, avec l’accord du pape, déposer Childéric III, le dernier des rois mérovingiens.

Comment en sommes-nous arrivés là ? D’abord, de Clovis à Dagobert, il y a construction et consolidation de l’autorité royale. Le règne de Dagobert (629-639) représente l’apogée du monde mérovingien et correspond à ce qu’on a appelé la « seconde fondation du Royaume », qui « permet d’imposer la représentation d’un peuple ordonné autour d’une lignée royale fondant sa puissance surnaturelle dans le sacré chrétien, avec projection dans le passé et manipulation des origines royales »26. Bref, sous Dagobert personne ne doute de l’origine divine du pouvoir royal, et de l’impossibilité de le remettre en cause – c’est d’ailleurs sous son règne qu’est établie la première généalogie royale27.

Mais passé ce point culminant, sous les coups conjoints des grands et du maire du palais, la chute commença, et l’on pu arriver aux rois fainéants. Deux facteurs sont à l’origine de ce mouvement.

Le premier réside dans le principe dynastique lui-même. À partir du VIIe siècle, sont mis sur le trône de plus en plus de rois mineurs. Il faut savoir qu’une des principales fonctions du monarque mérovingien est militaire : il a une vocation guerrière ; or il est naturel qu’il ne saurait l’assumer durant sa minorité, pas plus que la régente, sa mère, qui doit alors conjuguer avec les Grands, dont le soutien est nécessaire et qui cherchent à profiter de la situation. Du fait de la prolifération de rois mineurs, le principe dynastique conduit in fine à un renforcement de l’aristocratie28. De même le maire du palais, face à un roi mineur et à une régente, a tout le loisir d’étendre son emprise sur l’administration du royaume.

Le caractère patronal de la monarchie ensuite est une cause directe de la perte de l’autorité royale puisque, à mesure que les leudes s’attachaient le peuple, le roi, lui, s’en éloignait, pour n’être finalement plus qu’une figure, une « image » comme écrit Eginhard : on ne le vit plus comme la source d’où jaillissait l’autorité politique.29 Là aussi, la porte fut ouverte aux Grands et au maire du palais pour affirmer leur pouvoir, le caractère patrimonial de la royauté mérovingienne ne faisant qu’aggraver les choses puisque le souverain avait tendance à se séparer de nombre de ses propriétés, droits comme terres30.

Par ailleurs, au niveau extérieur le monde mérovingien est à partir du VIIIe siècle en proie à une série d’invasions : frisons, saxons, arabes … Tous ces ennemis furent vaincus31, cependant par un personnage qui n’était pas roi mais maire du palais : Charles Martel. L’essence de la royauté mérovingienne étant guerrière, il semble que l’on ait là le coup final porté à l’autorité des rois mérovingiens. Martel ne peut se résoudre à déposer le roi. Son fils, cependant, Pépin le Bref, franchit le Rubycon : avec l’autorisation du pape, il dépose en 751 Childéric III, et se fait proclamer roi à Soissons par une assemblée de Grands32.

Le monde mérovingien s’écroule avec ce dernier roi qui finira sa vie dans un monastère, pendant que Pépin, lui, fonde la dynastie des Carolingiens.

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Le dernier des mérovingiens, Childéric III, par Évariste-Vital Luminais (1883)


Références

1COUMERT (Magali) et DUMÉZIL (Bruno), Op. cit., p. 117.

2« C’est surtout la conversion au christianisme, religion monothéiste, qui a permis au roi de supplanter les reges subalternes en s’identifiant à un dieu unique et indivisible, supérieur à tous les autres dieux. Le christianisme, dans sa version impériale, a donc conféré à Clovis et à ses descendants une nouvelle sacralité, en particulier dans la mission religieuse de gouverner l’Église et d’assurer l’ordre dans le royaume, mais aussi avec l’assimilation du principe vital qu’est la loi ». LE JAN (Régine), « La sacralité de la royauté mérovingienne », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/6 (58e année), p. 1226

3LE JAN (Régine), Op. cit., p. 40.

4Régine le Jan précise que cette légitimité dynastique n’est pas encore totale (ce qui restera le cas pour à peu près tout le monde médiéval) puisqu’elle doit composer avec des éléments de fait et qu’elle ne s’est imposée que progressivement (LE JAN (Régine), « La sacralité de la royauté mérovingienne », Op. cit., p. 1230).

5COUMERT et DUMÉZIL, Op. cit.,, p. 118.

6Ibid., p. 119.

7Un concile est une réunion de tous les évêques par le roi, ou avec son autorisation.

8Ibid.

9ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 49

10Ibid., p. 50.

11Ibid.

12Ibid., p. 53.

13Grégoire Ier, dit Grégoire le Grand, fut pape de 590 à 604.

14ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 51.

15COUMERT et DUMÉZIL, Op. cit., p. 120.

16Il existe un débat sur cette question de la disparition de l’État chez les mérovingiens. Pour certains, tel Jacques Ellul (et c’est la vision la plus traditionnelle et majortiaire), elle est complète, entrainant disparition de l’intérêt public et de la notion de pouvoir public (cf. Op. cit., p. 58). Pour d’autres, tel Bruno Dumézil, des éléments étatiques persistent, telle la notion de fisc, une liste des « terres publiques » étant tenue par les rois mérovingiens (DUMÉZIL (Bruno), « Le bon temps des rois mérovingiens », L’Histoire, n°358, pp. 44-45). Le même Bruno Dumézil montre par ailleurs que la civilisation mérovingienne n’est pas absente de « réflexions sur le sens de l’État », et, mieux encore, sur le sens du « bien commun » (DUMÉZIL (Bruno), « Écrire pour le bien de tous : définition et éloge du bien commun dans les correspondances de l’époque mérovingienne », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, 2010/2 (n°32), p. 231).

17ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 58.

18Ibid.

19Ibid., p. 59.

20Ainsi quand Clovis décède en 511 son royaume est-il partagé entre ses quatre fils : Thierry, qui obtient l’Austrasie ; Clodomir, à qui revient le royaume d’Orléans ; Childebert, héritant du royaume de Paris ; Clotaire enfin, qui reçoit la Neustrie. Ce n’est qu’en 1108 que sera proclamé le droit d’ainesse.

21ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 60.

22Ibid.

23Un des signes de la royauté chez les mérovingiens était la longue chevelure. Il fallait, pour être roi, porter les cheveux longs.

24Eginhard, Vie de Charlemagne

25ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 61.

26LE JAN (Régine), Les Mérovingiens, Op. cit., p. 33.

27Ibid., p. 32.

28Ibid., pp. 33-34.

29ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 77.

30Ibid., p. 59.

31Quand Charles Martel défait les Arabes à Poitiers en 732.

32ELLUL (Jacques), Op. cit., p. 77.


SOURCES

COUMERT (Magali) et DUMÉZIL (Bruno), Les royaumes barbares en Occident, Paris, PUF, « Que Sais-Je », 1re éd., 2010

DUMÉZIL (Bruno), « Le bon temps des rois mérovingiens », L’Histoire, n°358.

DUMÉZIL (Bruno), « Écrire pour le bien de tous : définition et éloge du bien commun dans les correspondances de l’époque mérovingienne », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, 2010/2 (n°32), pp. 231-243.

ELLUL (Jacques), Histoire des institutions. Le Moyen Âge, Paris, PUF, « Quadrige », 2013 (1956)

LE JAN (Régine), « La sacralité de la royauté mérovingienne », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/6 (58e année), pp. 1217-1241.

LE JAN (Régine), Les Mérovingiens, Paris, PUF, « Que Sais-Je », 2015

Grégoire de Tours, Histoire des francs

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Citer le document : Mangiavillano, Jean-Michel. « L’Allemagne au cœur de la Guerre froide ». Rapport de Recherches de Licence, Narbonne, Université Via Domitia Perpignan – Antenne de Narbonne, 2014, 24 p.

La procédure : l’enquête de Laubardemont

La procédure

L’enquête de Laubardemont, spécialiste dans les affaires de sorcellerie

Jean de Martin, baron de Laubardemont, arriva en septembre 1633 à Loudun non pas pour s’occuper des exorcismes, qui reprirent durant l’été de la même année (arrêt des exorcismes à la suite de l’ordonnance de l’archevêque de Bordeaux renforcée par les actes des officiers royaux), mais pour démolir le donjon de la ville[1], défendu par le gouverneur Jean d’Armagnac et Urbain Grandier[2]. Il agissait en qualité de commissaire du roi, c’est-à-dire « un agent extraordinaire et temporaire […] chargé de missions spéciales »[3] par le roi. Le baron reçut sa mission par le biais d’une lettre écrite le 6 août 1633 par le Roi Louis XIII. Continuer la lecture de « La procédure : l’enquête de Laubardemont »